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Évaluation de l’état et des tendances de l’écozone+ de l’Arctique

Influences Humaines

Facteurs de stress et effets cumulatifs

Il est question des facteurs de stress dans l’ensemble du présent rapport, le thème récurrent étant les signes de plus en plus nombreux des effets du changement climatique. Certains de ces effets, comme la fonte du pergélisol, ne sont observés et surveillés que depuis peu, mais on dispose d’un nombre considérable de travaux reliant la variabilité et le changement climatiques aux processus, à la structure et à la composition des écosystèmes. Comme toutes les projections des modèles du climat indiquent que la hausse des températures demeurera supérieure à la moyenne mondiale dans l’Arctique, le changement climatique continuera d’être un facteur de stress substantiel, à grande échelle, dans un avenir prévisible. D’autres facteurs de stress ont également une grande portée, comme le transport atmosphérique de contaminants à grande distance, mais l’ampleur de leurs effets sur les écosystèmes semble être moindre. À l’échelle locale et régionale, les facteurs de stress causant une fragmentation et une perturbation de l’habitat, la récolte excessive ainsi que la contamination locale peuvent avoir une profonde incidence sur les écosystèmes.

Ces facteurs de stress interagissent entre eux, souvent de manière complexe et imprévisible. Par exemple, les écosystèmes d’eau douce de l’écozone+ de l’Arctique sont en train de subir des transformations liées au changement climatique, mais ils sont aussi affectés par d’autres phénomènes anthropiques, dont l’appauvrissement de la couche d’ozone, les dépôts de contaminants organiques persistants et de mercure à la suite du transport atmosphérique de ces substances, ainsi que la perturbation des terres et des cours d’eau découlant des activités d’exploitation (Schindler et Smol, 2006). Les prédictions quant au réchauffement et aux changements des régimes de précipitations entraîneront une augmentation de la charge de contaminants et de la bioamplification de ceux-ci, et on prévoit que les changements de la couverture de glace accroîtront quant à eux le rayonnement ultraviolet, ce qui aura des effets cumulatifs ou synergiques, ou les deux, sur la structure et les fonctions des écosystèmes aquatiques (Wrona et al., 2006). La multitude des facteurs de stress anthropiques préoccupants pour les écosystèmes terrestres est illustrée ci-dessous, dans la section sur les principales menaces pour le caribou. Il va sans dire que des facteurs de stress inattendus et méconnus affecteront les écosystèmes de l’Arctique; par exemple, à long terme, le transport de composés azotés (polluants) pourrait accroître la disponibilité de l’azote dans les sols de la toundra, et ce phénomène pourrait interagir avec la hausse des températures, et ainsi modifier l’habitat des espèces de l’Arctique.

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Principales menaces pour le caribou

Cette section constitue essentiellement un résumé et une mise à jour du rapport technique thématique intitulé Tendances des populations de caribous des zones septentrionales du Canada, faisant partie du RETE (Gunn et al., 2011c). Comme les caribous migrateurs de la toundra hivernent principalement au sud de l’écozone+ de l’Arctique, certaines parties concernent les écozones+ de la taïga.

Dans le Nord canadien, l’aire de répartition annuelle des caribous migrateurs de la toundra est habituellement vaste, les animaux se déplaçant sur des centaines ou des milliers de kilomètres lors des migrations annuelles entre leurs aires de répartition saisonnières. Les caribous sont exposés aux effets de l’environnement à l’échelle spatiale de leur aire de répartition annuelle, mais ils accumulent aussi les réponses à ces effets tout au long de leur vie (qui est habituellement d’environ 15 ans pour une femelle adulte). Si les effets de l’exploration et du développement industriels sur le caribou ont suscité beaucoup d’attention, l’ampleur et la gravité des effets dépendent de la vulnérabilité des caribous. La vulnérabilité fluctue au fil des cycles d’abondance du caribou puisque, pendant les déclins et les périodes où les effectifs sont bas, les facteurs influant sur les naissances et la mortalité peuvent avoir des effets plus prononcés. La tâche, pour les chasseurs, les biologistes, les gestionnaires et les conseils de cogestion, est donc de comprendre la vulnérabilité des hardes, en gardant tous ces facteurs à l’esprit et en évaluant non seulement leur incidence sur les hardes, mais également leurs répercussions sur les collectivités qui dépendent de l’abondance du caribou. Dans les sections qui suivent, on présente certains exemples de la façon dont les facteurs environnementaux comme la prédation, la chasse et les parasites modifient la vulnérabilité du caribou, et de la manière dont le développement, les contaminants et le changement climatique affectent le caribou.

Prédation, parasites et maladies

Même si la prédation, les maladies et les parasites font partie de l’écologie des caribous migrateurs de la toundra, ils sont rangés ici parmi les menaces parce que leur influence sur les tendances relatives à l’abondance du caribou interagit avec les facteurs de stress liés à l’activité humaine. Les interactions se produisent de diverses manières, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle de la harde, et elles comprennent des variables telles que le caractère additif ou complémentaire de la prédation et de la chasse (autrement dit, si les interactions font en sorte que l’effet global de la prédation et de la chasse est inférieur ou supérieur à la somme des effets individuels). Les principaux prédateurs des caribous migrateurs de la toundra sont les loups et les grizzlis, mais les carcajous, les lynx et les aigles s’attaquent eux aussi aux caribous. Lorsque l’abondance des caribous décline, le rôle des loups et des ours est davantage ressenti dans les hardes, jusqu’à ce que le nombre de prédateurs diminue à son tour (Bergerud et al., 2008).

Les données sur les tendances relatives aux taux de prédation et à la taille des populations de prédateurs sont lacunaires, mais on peut faire des comparaisons dans le temps à l’aide d’un indice relativement simple. Par exemple, Heard (1992) indiquait avoir observé en moyenne 8 loups par 100 heures de relevés aériens dans le golfe de la Reine-Maud dans les années 1980, ce qui est inférieur à la valeur de 24 à 33 loups par 100 heures notée lors des recensements de la harde d’Ahiak en 2007 et en 2008 (Poole et al., 2013). En ce qui concerne la harde de Bathurst, les observations de loups pendant les 16 années, entre 1987 et 2008, où l’on a effectué des relevés aériens à la fin de l’hiver pour estimer la survie des petits chez les caribous de la harde de Bathurst n’indiquent aucune tendance uniforme pour ce qui est du nombre de loups repérés ou de la taille moyenne de la meute (figure 99). Pendant cette période, le nombre de caribous a chuté de 90 %, et le nombre de loups observés de même que le nombre de tanières occupées ont diminué (D. Cluff, comm. pers., 2012). Ainsi, alors l’effectif des caribous déclinait, et que les populations de loups baissaient probablement aussi dans la région, le nombre de loups observés à proximité des caribous n’a pas diminué. Cette observation laisse supposer que les taux de prédation se maintenaient, ce qui a probablement accru la vulnérabilité de la harde de caribous.

Figure 99. Absence de tendance quant aux observations de loups et à la taille de la meute pendant le pic d’abondance et le déclin de la harde de caribous de Bathurst, de 1987 à 2008.

Les données sont issues d’observations faites lors des relevés à la fin de l’hiver.

Graphique
Source : données de Williams et Fournier (1996); Gunn (2013c); B. Croft, comm. pers., 2010
Description longue pour la figure 99

Ce diagramme à barres montre les observations de loups et la taille de la meute pendant le pic d’abondance et le déclin de la harde de caribous de Bathurst, de 1987 à 2008 (les données sont manquantes de 1996 à 2002). Le diagramme ne laisse voir aucune tendance uniforme pour ce qui est du nombre de loups repérés ou de la taille moyenne de la meute par rapport à l’abondance du caribou.

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Les données sur la situation et les tendances relatives aux maladies et aux parasites chez les caribous migrateurs de la toundra sont fragmentaires, d’une harde à l’autre. On ne sait pas, notamment, si le taux d’atteinte change lorsque l’abondance des caribous change et, si oui, de quelle façon. Par contre, on sait que, dans au moins un cas, une maladie a contribué à accroître la vulnérabilité des caribous. Sur l’île Southampton, on surveille l’abondance et la condition physique des caribous, et une incidence élevée de brucellose chez les deux sexes est en cause dans le déclin de la harde (voir la section « Maladies et parasites des espèces sauvages  », à la page 71).

Chasse

L’un des thèmes récurrents dans le domaine de la gestion des espèces sauvages et des pêches au fil des siècles est le fait que l’abondance ne garantit pas toujours que les populations ne déclineront pas jusqu’à frôler la disparition à l’échelle locale. On n’a qu’à penser aux saumons, à la morue du Nord, et au bison des plaines pour se rappeler que, lorsque l’abondance est forte, on risque de pécher par excès de confiance et de penser : « Il en reste encore beaucoup. ». C’est le taux de variation qui détermine la persistance, et non la taille de la population de départ. Un autre élément qui accroît démesurément la confiance des personnes qui exploitent le caribou est le fait que l’abondance est cyclique chez cette espèce, et que l’on a vu se rétablir des populations ayant connu des creux importants. Cependant, comme les conditions environnementales sont en train de changer, le passé n’est pas nécessairement garant de l’avenir.

Depuis les années 1970, la population humaine a augmenté dans l’ensemble du territoire du caribou, et les facteurs socioéconomiques ayant une incidence sur le prélèvement d’individus (revenus d’emploi, etc.) ont changé. La population humaine a augmenté dans l’écozone+ de l’Arctique et dans les trois écozones+ de la taïga, le nombre d’habitants ayant dans l’ensemble presque doublé, passant de 59 390 en 1971 à 107 213 en 2006 (Environnement Canada, 2009b). Cette augmentation de la population humaine se reflète dans l’augmentation de la taille des grandes collectivités (centralisation) et dans la construction de routes saisonnières et toutes saisons, en particulier dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le nord de la Saskatchewan, et aux lisières sud des aires d’hivernage des écozones+ de la taïga et boréales (BQCMB, 2011; Trottier, 2011, comm. pers.).

L’augmentation de la population humaine, les revenus d’emploi et les nouvelles technologies disponibles (motoneiges, véhicules tout-terrain, aéronefs, routes d’hiver et communications rapides) ont sans doute modifié l’activité de chasse et rendu celle-ci plus facile et plus efficace. Cependant, le rapport entre l’activité de chasse et le nombre d’individus abattus (prélèvement) n’est pas bien documenté, ce qui limite notre capacité de déterminer l’effet de la chasse. La plupart des données qui appuient l’importance de mesurer l’activité de chasse proviennent de l’étude d’un éventail d’espèces autres que le caribou (Ludwig, 2001). La sensibilité du caribou à la chasse s’apparente à celle des espèces de poissons qui se rassemblent en bancs. Dans le cas des pêches pélagiques, un régime de rendement constant peut aboutir à l’effondrement de la population si l’effort de pêche n’est pas compatible avec les ressources locales disponibles (Mullon et al., 2005).

Il est difficile de se faire une idée des effets de la chasse sur la vulnérabilité du caribou parce que nous ne disposons que de peu de mesures de l’activité de chasse et parce que les données disponibles sur le nombre d’individus abattus sont sporadiques. On ne connaît ni les niveaux ni les tendances des pertes résultant de blessures, même si les efforts en vue de mieux planifier la gestion comprennent l’enseignement des pratiques de chasse respectueuses et l’aide des aînés autochtones (p. ex.PCMB, 2009; Tlicho Government et Department of Environment and Natural Resources, Government of the Northwest Territories, 2011). Le nombre d’individus abattus par chaque collectivité fluctue, en raison de la variabilité de la distribution du caribou dans ses aires de répartition saisonnières. Au Canada, la plupart des chasseurs de caribou sont des Autochtones, et la Constitution canadienne ainsi que les règlements des revendications territoriales garantissent leurs droits de chasse. De façon générale, ils ont le droit de tuer un nombre illimité d’individus, sauf s’il s’agit d’une population devant être protégée.

Les chasseurs résidants forment une deuxième catégorie. On note une tendance à la baisse des chasseurs résidants dans les Territoires du Nord-Ouest (Government of the Northwest Territories et NWT Biodiversity Team, 2010), en raison de restrictions imposées à la suite du déclin des hardes. La chasse « commerciale » regroupe la troisième catégorie de chasseurs, ceux qui chassent le caribou pour la vente de la viande et les chasseurs non résidants qui font appel aux services de pourvoyeurs ou de guides. La récolte commerciale varie d’une harde à l’autre. L’exploitation commerciale du caribou a diminué avec le déclin des hardes et, à l’heure actuelle, aucune harde de caribous de la toundra des Territoires du Nord-Ouest ne fait l’objet d’une chasse commerciale (Department of Environment and Natural Resources, 2006). La chasse commerciale a également été soumise à d’importantes restrictions au Nunavut (Coral Harbour, 2011; Dumond, 2011, comm. pers.).

Le déclin des effectifs de caribous a mené à l’application de mesures de gestion qui prennent en compte tous les groupes d’utilisateurs et qui sont dictées par les tendances relatives aux hardes et à l’abondance des hardes (voir la figure 100, par exemple).

Figure 100. Ajustement des mesures de gestion en fonction de la taille de la harde et de la tendance de la population : plan de gestion de la récolte relatif à la harde de caribous de la Porcupine, au Canada.

Grands principes de la gestion, selon la couleur : vert – on prélève ce dont on a besoin; jaune – mâles seulement, sur une base volontaire; orange – mâles seulement (mesure d’application obligatoire), et restriction de la chasse; rouge – aucune chasse.

Graphique
Source : présentation du Conseil de gestion de la harde de caribous de la Porcupine tirée d'Eamer et Russell (2013), Conseil de gestion de la harde de caribous de la Porcupine (2010)
Description longue pour la figure 100

La figure montre une charte de couleurs des mesures de gestion pour la harde de caribous de la Porcupine. Le texte au-dessus de la charte se lit comme suit : « Objectif de la gestion : Nous voulons essayer de préserver la harde de caribous de la Porcupine en ajustant le nombre de caribous et le sexe des caribous que nous prélevons en fonction des variations de la taille de la harde et de la tendance de la population ». Le code des quatre couleurs de la charte fondé sur la taille de la harde est le suivant : vert (115 000 caribous) : « on prélève ce dont on a besoin »; jaune(80 000 caribous)  : « mâles seulement, sur une base volontaire »; orange (80 000 caribous) : « mâles seulement (mesure d’application obligatoire) et restriction de la chasse »; rouge (45 000 caribous) : « aucune chasse ».

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Développement

En plus de l’augmentation de la population humaine sur le territoire du caribou, on voit une tendance générale à l’intensification des activités de prospection et d’exploitation des ressources. Ces activités sont surtout associées à l’exploration et à l’exploitation minières, pétrolières et gazières, et les réponses comportementales du caribou à ces activités humaines sont assez bien caractérisées (Wolfe et al., 2000b; Stankowich, 2008). Les effets des lignes de transport d’énergie et du transport de marchandises sont moins bien étudiés. Le manque d’information sur les répercussions du développement ferroviaire a été mis en évidence par l’étude des impacts environnementaux du projet de Mary River (Baffinland) (Baffinland Iron Mines Corporation, 2012), laquelle a amené à définir des conditions d’approbation comprenant l’application de mesures de gestion adaptative si l’on devait observer des effets néfastes imprévus sur le caribou.

À mesure que l’activité humaine s’intensifie, notre manque de connaissances au sujet des effets cumulatifs sur le caribou à l’échelle individuelle et à l’échelle de la harde devient une lacune préoccupante (Cameron et al., 2005). Des progrès limités ont été accomplis en ce qui concerne la mesure et la gestion de ces effets cumulatifs (Festa-Bianchet et al., 2011; Gunn et al., 2011a). On donne ci-dessous des exemples d’activités de développement et des préoccupations qu’elles suscitent pour les populations de caribous.

Les activités de prospection minière se sont multipliées dans les années 1990 sur le territoire de la harde de Bathurst, et entre 2003 et 2008, dans les aires de mise bas et d’estivage de la harde de Beverly. Le moment du déclin de la harde a coïncidé avec une intensification de l’exploration minière et du développement minier. Même s’il y avait eu de la prospection minière pendant des décennies, la découverte de diamants en 1991 a déclenché un essor de l’exploration ainsi qu’un accroissement du nombre de campements, d’avions et d’hélicoptères dans les territoires de la harde de Bathurst sur la toundra (aires utilisées avant la mise bas et aires de répartition automnale). Au sommet de la vague, en 1993, 118 124 km2 de nouvelles concessions avaient été délimitées dans les Territoires du Nord-Ouest (G. Bouchard, Ressources naturelles Canada., comm. pers.). Depuis 1996, quatre mines de diamant ont été aménagées et sont en activité dans l’aire d’estivage de la harde de Bathurst. Trois d’entre elles sont de grandes mines à ciel ouvert, et leur exploitation a réduit la présence du caribou à proximité, et cela, dans un rayon plus grand qu’on ne le prévoyait (Johnson et al., 2005).

Ailleurs sur les territoires des caribous, les activités de prospection et d’exploitation de l’uranium ont suscité d’importantes préoccupations dans les collectivités qui chassent les caribous de la harde de Beverly. Ces activités existent depuis des décennies dans l’aire hivernage de la harde de Beverly, dans le nord de la Saskatchewan. La prospection minière s’est accrue au cours des dix dernières années dans les territoires des hardes de Beverly et de Qamanirjuaq dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut (BQCMB, 2010). En mai 2010, on comptait beaucoup de permis de prospection active, de concessions minières et de baux d’exploitation minière dans l’aire de mise bas traditionnelle de la harde de Beverly et de Qamanirjuaq (BQCMB, 2010).

La possibilité que l’on permette l’exploitation pétrolière et gazière dans la réserve faunique nationale de l’Arctique (une proposition qui est envisagée aux États-Unis depuis la fin des années 1970) pourrait constituer une grave menace pour la harde de caribous de la Porcupine. La zone « 1002 », sur la plaine côtière de l’Alaska, a une forte probabilité de renfermer des gisements d’hydrocarbures, mais elle englobe également un habitat sensible pour la harde pendant la mise bas et la période suivant la mise bas (Griffith et al., 2002).

Les routes, la prospection minière et la production d’hydrocarbures sont des types d’utilisation des terres qui pourraient avoir des effets cumulatifs sur le caribou à la longue. Même si ces effets suscitent des préoccupations, les progrès sont presque nuls en ce qui concerne leur mesure et leur gestion. Les routes, en particulier, peuvent faciliter l’accès pour les humains, et entraver partiellement les déplacements des caribous. Le tableau 17 répertorie les principales préoccupations que suscitent les projets de développement au Nunavut pour le caribou.

Tableau 17. Exemples de projets industriels et les préoccupations qu'elles suscitent pour le caribou (2012).
ProjetEmplacementPréoccupation suscitée pour le caribou
Mine de fer de Mary RiverÎle de Baffin, est du NunavutCaribous de nord de l’île de Baffin : la population se trouve dans un creux de son cycle de 70 ans; effets du chemin de fer sur les déplacements
Mine d’uranium KiggavikBaker Lake, centre du NunavutNombreuses hardes : nouvel accès routier traversant l’habitat d’estivage; chasse accrue
Mine de zinc Izok CorridorOuest du Nunavut continentalCaribous de la harde de Bathurst : route à la limite de l’aire de mise bas traditionnelle

Caribous de la harde Dolphin-et-Union : route dans l’aire d’hivernage

Source : introduction de M. Setterington sur la nécessité d'effectuer une évaluation des impacts environnementaux des projets industriels, dans Eamer et al. (2013)

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Contaminants

On ne sait pas exactement dans quelle mesure les contaminants et les polluants issus du transport à grande distance et de sources locales ont une incidence sur la vulnérabilité du caribou. Leurs concentrations font l’objet d’une surveillance et sont basses, pour la plupart, mais on ne connaît pas bien les effets synergiques ainsi que la façon dont les contaminants pourraient interagir avec la santé et l’état physique. Depuis une trentaine d’années, le Programme canadien de lutte contre les contaminants dans le Nord (PLCN) surveille les concentrations de polluants organiques persistants (POP), de métaux lourds et de radionucléotides. Sauf indication contraire, l’information qui suit provient du rapport sommaire du PLCN (Programme de lutte contre les contaminants dans le Nord, 2003). Quelque 15 hardes de caribous du Nunavut, des Territoires du Nord-Ouest et du Yukon ont fait l’objet de deux vastes programmes de contrôle durant les années 1990, et certaines d’entre elles ont été de nouveau contrôlées depuis (Gamberg, 2009). Les évaluations des risques pour la santé humaine liés aux contaminants révèlent que la viande de caribou du Nord canadien est un aliment sain et nutritif (Donaldson et al., 2010).

Seules de très faibles concentrations de polluants organiques persistants, notamment de DDT, de PCB, de dioxines et de furanes, ont été détectées chez le caribou (les concentrations étaient souvent inférieures au seuil de détection), et elles ne posent aucun danger pour la santé humaine, ni pour celle du caribou (voir aussiGamberg et al., 2005a).

En revanche, certains métaux lourds se trouvent en concentrations élevées, mais inférieures à celles observées chez certains mammifères marins. Les concentrations de métaux lourds varient grandement d’une harde à l’autre, ce qui s’explique probablement par les différences de concentration dans le sol. Les concentrations de cadmium dans les reins et le foie ont tendance à être plus élevées chez la harde de Beverly, au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest, que chez les autres hardes, ce qui s’explique probablement, encore une fois, par la présence de sources naturelles de cadmium dans le substrat rocheux. Le cadmium s’accumule dans le lichen, source de nourriture du caribou. Les concentrations de mercure les plus élevées ont été enregistrées chez la harde de Beverly et chez le caribou de la péninsule Meta Incognita (qui fait partie de la population du sud de l’île de Baffin), mais on n’observe aucune tendance précise quant à la distribution géographique des concentrations (Gamberg et al., 2005a). Dans le centre et le nord-est du Nord canadien, les concentrations de mercure chez le caribou suivent la même distribution géographique que celles qu’on trouve dans les sédiments. Les scientifiques sont d’avis qu’une grande partie de ce mercure est importé de sources anthropiques situées dans d’autres régions du monde. Cependant, chez le caribou du Yukon, la contamination par le mercure serait en majeure partie attribuable à la géologie locale (Programme de lutte contre les contaminants dans le Nord, 2003).

Incendies de forêt

L’importance des tendances relatives aux incendies de forêt pour les caribous est liée à l’alimentation pendant l’hiver, laquelle est principalement assurée par la consommation de lichens frutescents, qui sont les abondants dans les forêts de succession anciennes. L’effet des incendies de forêt sur l’abondance du caribou est discuté, mais la plupart des études montrent que le caribou a tendance à éviter les zones récemment touchées par le feu (Joly et al., 2003).

Changement climatique

Le changement climatique aura une incidence sur les déplacements et l’aire de répartition des hardes, de même que sur la capacité des chasseurs à accéder à leurs terrains de chasse traditionnels. On trouve au tableau 18 une synthèse des effets observés et des effets possibles du climat sur le caribou, son aire de répartition et les collectivités qui en dépendent. Le tableau a été établi pour la harde de caribous de la Porcupine, et certains des effets décrits (par exemple, les changements touchant les aires de mise bas sur les plaines côtières) ne concernent pas toutes les hardes.

Tableau 18. Effets observés et effets possibles du changement climatique sur les populations migratices de caribous de la toundra, d'après les recherches effectuées sur la harde de caribous de la Porcupine, principalement.
Effet du changement climatiqueRépercussions sur l’habitatRépercussions sur les déplacementsRépercussions sur l’état physiqueRépercussions sur la productivitéImplications pour la gestion
Fonte plus hâtive sur la plaine côtière
  • Croissance accrue des plantes
  • Les principales aires de mise bas sont déplacées vers le nord
  • Les aires de mise bas actuelles sont moins utilisées
  • Les femelles refont leurs réserves de protéines plus rapidement
  • La croissance des petits est plus rapide
  • Probabilité accrue de gestation
  • Taux de survie accru des petits en juin
  • Souplesse nécessaire dans la protection des aires de mise bas (gestion adaptative)
Été plus chaud et plus sec
  • Pic de biomasse plus hâtif
  • Durcissement des plantes plus hâtif
  • Réduction des sites de reproduction des moustiques
  • Accroissement de la nuisance associée aux mouches parasites (hypodermes)
  • Fréquence accrue des incendies dans les aires d’hivernage
  • Moins d’années propices aux champignons
  • Déplacement vers les aires de mise bas se produisant plus tôt
  • Utilisation plus intensive de l’habitat assurant une protection contre les insectes en juillet
  • Évitement de l’habitat d’hivernage récemment touché par le feu
  • La nuisance accrue fait que l’état physique est moins bon à l’automne
  • Probabilité réduite de gestation
  • Protection of insect relief areas important
Automne plus chaud, caractérisé par un accroissement des épisodes de précipitations
  • Verglas plus fréquents
  • Les caribous abandonnent les territoires où la surface est fortement verglacée
  • Mortalité accrue pendant l’hiver
  • Mortalité accrue pendant l’hiver
--
Hiver plus chaud, caractérisé par un accroissement des épisodes de précipitations
  • Neige plus épaisse et plus dense
  • Verglas, surtout sur la toundra et les îles de l’Arctique
  • Dépendance accrue envers les régions recevant peu de neige
  • Séjour plus long dans les aires d’hivernage
  • Perte de poids plus grande pendant l’hiver
  • Incidence accrue de l’allaitement prolongé
  • Faible mortalité des petits pendant l’hiver
  • Nécessité d’envisager la protection des régions recevant peu de neige (gestion adaptative)
Printemps plus chaud
  • Nombre accru de cycles de gel et de dégel pendant la migration printanière
  • Fonte plus rapide au printemps
  • Déplacements ralentis ou déplacements sur des crêtes plus sèches, balayées par le vent
  • Perte de poids accélérée au printemps
  • Prédation accrue des femelles et des petits par les loups à cause de l’utilisation des crêtes balayées par le vent
  • Préoccupation quant au moment au parcours de la migration printanière par rapport aux lieux de chasse traditionnels

Effet global : En termes très généraux : les aires de mise bas s'améliorent, mais cela s'accompagne d'un déplacement vers le nord et de l'utilisation de secteurs plus au nord des aires de mise bas; les animaux quittent les aires de mise bas plus tôt; les réserves corporelles des petits et des femelles sont réduites à l'été et à l'automne, à cause de la nuisance associée aux hypodermes; la nuisance associée aux moustiques peut diminuer si les étés sont plus secs; verglas plus fréquents dans les aires de répartition estivales, hivernales et printanières, selon l'emplacement de ces aires de répartition; cela peut avoir des répercussions modérées à graves sur l'état corporel et la survie.

Source : Gunn et al.(2011c), mise à jour du chapitre 10 de l'Évaluation des impacts sur le climat de l'Arctique(Arctic Climate Impact Assessment, 2005) par l'auteur (Russell)

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Il est difficile de déterminer si un événement isolé comme une tempête de verglas est « normal » ou s’il est un signe du réchauffement du climat. Ce genre de phénomène s’est produit à l’automne 2003 : des régions côtières de l’Alaska à Kugluktuk, au Nunavut, ont connu des verglas qui ont forcé les caribous à se déplacer pour trouver des sources de nourriture accessibles. La couche de glace sur les terres formait une barrière entre le caribou et sa nourriture (Nagy, 2007).

Un autre facteur ajoutant à la difficulté de prédire l’impact des changements climatiques sur le caribou est que toutes les hardes ont évolué et se sont adaptées aux conditions environnementales propres à leurs aires de répartition : certaines hardes peuvent passer l’hiver dans des régions où la couverture de neige est épaisse et persistante, alors que d’autres passent l’hiver dans des régions où les conditions sont moins rigoureuses; certaines hardes passent l’été dans des régions où elles trouvent de la végétation fraîche en abondance, tandis que d’autres n’ont qu’une courte saison de végétation intense pour refaire leurs réserves de gras et de protéines après l’hiver. Ainsi, des changements climatiques entraînant des conditions rigoureuses dans l’aire d’hivernage auront des effets différents sur différentes hardes, même des hardes voisines. Par exemple, un réchauffement du climat pourrait à la fois causer une extension du territoire annuel de la harde de la rivière aux Feuilles et un rétrécissement de celui de la harde de la rivière George (Sharma et al., 2009).

Par ailleurs, certaines hardes ont connu un taux élevé d’accroissement de leur effectif, supérieur à 15 % par année, tandis que d’autres ont connu un taux d’accroissement annuel inférieur à 5 %, en raison surtout d’un taux de mortalité plus élevé chez les femelles adultes (figure 77). Des changements environnementaux qui entraînent une hausse du taux de mortalité chez les femelles adultes sont de nature à toucher davantage les hardes qui ont un faible taux de croissance.

Dans l’aire de répartition de la harde de la Porcupine, par exemple, les signes d’un réchauffement climatique sont manifestes. Le printemps s’est beaucoup réchauffé au cours des trente dernières années. La neige fond plus tôt et, à la fin du printemps, après la période de mise bas, il y a plus de végétation disponible pour les femelles allaitantes. Par conséquent, le taux de survie chez les nouveau-nés a augmenté (Griffith et al., 2002). Par ailleurs, au début du printemps, à l’époque où la harde a entrepris sa migration, il y a davantage de cycles de gel-dégel, les températures s’élevant au-dessus du point de congélation le jour et redescendant sous le point de congélation la nuit. Le nombre de jours où les températures se sont élevées au-dessus du point de congélation durant la migration printanière a doublé durant la période où l’effectif de la harde était en baisse (1989-2001), comparativement à la période antérieure où l’effectif était en hausse (1975-1988) (Griffith et al., 2002). Se déplacer et chercher sa nourriture sur un terrain qui est recouvert d’une croûte de glace est plus difficile pour le caribou et lui occasionne une plus grande dépense d’énergie. Et lorsqu’il gagne les crêtes balayées par le vent, il s’expose davantage à la prédation par les loups, qui s’y déplacent plus aisément que dans la neige épaisse (Griffith et al., 2002).

Il ressort clairement de cet exemple qu’il nous faut de l’information sur la façon dont la température et les précipitations modifient les conditions de l’environnement du caribou tout au long de son cycle annuel si l’on veut comprendre comment chaque harde est adaptée à son territoire, et si l’on veut pouvoir prédire les effets du changement climatique sur l’abondance et l’aire de répartition du caribou. Le CircumArctic Rangifer Monitoring and Assessment Network (réseau circumpolaire de surveillance et d’évaluation du caribou; CARMA) a entrepris des travaux pour générer des ensembles de données répertoriant des mesures climatologiques à l’échelle de l’aire de répartition des hardes (Russell et al., 2013). Les données climatologiques et d’autres données (comme des mesures de la biomasse) issues de la surveillance par satellite sont utilisées pour définir des valeurs quotidiennes médianes des variables climatiques « concernant le caribou » pour des régions précises faisant partie du territoire de chaque harde, cela pour chacune des cinq saisons (mise bas, été, automne, hiver, printemps). Ces variables, outre la température et les précipitations, comprennent les degrés-jours de croissance cumulés au-dessus de 0 °C et au-dessus de 5 °C, l’indice foliaire et l’indice de verdure de la végétation; des variables liées à l’activité des moustiques et des œstres (dont les hypodermes); l’épaisseur et la densité de la neige, la couverture de neige et la vitesse de sa fonte; le nombre de jours cumulés associés à des épisodes de gel et de dégel.

Coûts énergétiques cumulatifs pour le caribou

L’évaluation des effets cumulatifs (EEC) fait partie de l’évaluation des impacts environnementaux, et elle se concentre sur l’incidence combinée des effets individuels des projets de développement industriel. Cependant, le contexte est également défini par les multiples facteurs de stress associés à toutes les activités humaines qui s’ajoutent aux effets environnementaux naturels à l’échelle individuelle et des populations. Pour transposer les réponses comportementales d’un animal donné à l’échelle de la population, il faut être en mesure d’estimer les coûts énergétiques pour le sujet, et de déterminer si ces coûts auront un effet sur sa reproduction et sa survie. L’estimation des coûts associés à une réponse comportementale n’est pas simple : en plus des coûts associés aux déplacements et à l’interruption du broutage, il peut également y avoir un effet sur l’alimentation (apport énergétique sous forme de protéines) si la perturbation entraîne le sujet dans un habitat différent. Un grand nombre de données est nécessaire pour comprendre et intégrer les relations entre le comportement, la sélection de l’habitat, l’énergie et l’absorption de protéines, et ce processus exige une collaboration interdisciplinaire, puisqu’il repose sur l’écologie, l’écologie nutritionnelle et la modélisation. Russell (2012) décrit la modélisation permettant d’intégrer les incidences environnementales afin de prédire la vulnérabilité du caribou au développement.

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Intendance et conservation

Réponse au changement climatique

Le changement climatique est un facteur de stress anthropique déterminant pour l’écozone+, comme on l’a vu tout au long du présent rapport. On ne peut pas éliminer ce facteur de stress par l’application de mesures d’intendance et de conservation dans l’écozone+, mais on peut prendre des mesures afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre au sein de celle-ci et de s’adapter aux changements à venir. Il s’agit d’un problème d’échelle mondiale, et la plus importante mesure de l’efficacité des interventions visant à préserver les écosystèmes de l’Arctique est le taux de réduction des rejets de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Cependant, à l’échelle du globe, les émissions continuent d’augmenter, même si leur croissance semble ralentir (Environnement Canada, 2013b).

Les tendances historiques et prévues en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre au Canada sont illustrées à la figure 101; on voit qu’une réduction additionnelle des gaz à effet de serre sera nécessaire pour atteindre la cible que s’est fixée le Canada pour 2020. La diminution des émissions autour de 2009 est attribuable à la récession mondiale, et elle reflète une tendance mondiale pour cette période; elle indique aussi que les émissions sont étroitement liées à des facteurs économiques (Environnement Canada, 2013b).

Figure 101. Émissions annuelles de gaz à effet de serre au Canada entre 1990 et 2011, émissions projetées en fonction des mesures de réduction actuelles, et engagement pris par le Canada en matière de réduction de ses émissions d’ici 2020.

Les projections en fonction des mesures actuelles prennent en compte la contribution liée à la conformité du secteur de l’utilisation des terres, du changement d’affectation des terres et de la foresterie (UTCATF) chaque année; on prévoit que les tendances réelles des émissions seront supérieures de 28 Mt aux projections indiquées en 2020.

Graphique
Source : Environnement Canada (2013; 2013a)
Description longue pour la figure 101

Ce graphique linéaire montre les informations suivantes :

Émissions annuelles de gaz à effet de serre au Canada entre 1990 et 2011, émissions projetées en fonction des mesures de réduction actuelles, et engagement pris par le Canada en matière de réduction de ses émissions d'ici 2020.
AnnéeÉmissions annuelles de gaz à effet de serre au Canada (mégatonnes d'équivalent dioxyde de carbone)
1990591
1991583
1992600
1993602
1994623
1995639
1996658
1997672
1998679
1999692
2000718
2001711
2002718
2003738
2004744
2005737
2006727
2007749
2008731
2009689
2010701
2011702

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Aires protégées

Le fait que le changement climatique touche l’ensemble de la planète ne signifie pas que les mesures d’intendance locales et régionales ne soient pas importantes dans l’Arctique. À mesure que l’aire de répartition des plantes et des animaux change et que les fonctions et les processus écosystémiques sont touchés par le changement climatique, il devient encore plus important de se concentrer sur la protection des terres et des eaux essentielles, comme les zones de reproduction des oiseaux et des caribous migrateurs, et de prévoir, dans les plans de conservation, la souplesse nécessaire pour s’adapter à l’évolution du paysage. La création et la gestion des aires protégées constituent un précieux outil d’intendance. De plus, la pression exercée par le développement et l’expansion des utilisations de la mer, des zones côtières et des terres par l’humain est de plus en plus forte dans certains secteurs, et elle risque de continuer de s’accroître. Les aires protégées sont un outil de gestion important pour préserver les écosystèmes nécessaires au maintien et de la biodiversité dans l’Arctique, et des services assurés par ces écosystèmes. Les écosystèmes de l’Arctique fonctionnent sur une vaste échelle, qui dépasse dans certains cas les frontières entre la terre et la mer. Aucune aire protégée n’est suffisamment grande pour assurer l’intégrité des écosystèmes, et il est crucial que l’intendance vise l’ensemble du territoire, en prenant en considération les éléments et les processus écosystémiques qui s’ajoutent dans les aires protégées ou en sont retranchés sur une base régulière, comme les oiseaux et les caribous migrateurs.

Les analyses présentées dans cette section ont été effectuées pour le RETE à partir des données fournies par les autorités fédérales, territoriales et provinciales, et elles n’ont pas été mises à jour (pour les références, voir les figures). L’emplacement des aires protégées dans l’ensemble du Canada est indiqué à la figure 102, et l’expansion des aires protégées dans l’écozone+ de l’Arctique est illustrée à la figure 103. Outre les parcs fédéraux et les réserves fauniques, l’écozone+ comporte des parcs et des réserves créés par les autorités territoriales et le Québec (souvent de plus petite taille), qui préservent souvent des sites de patrimoine culturel et des zones, comme les estuaires, qui ont une valeur particulièrement élevée du point de vue de la biodiversité.

Le pourcentage global d’aires protégées est de 11,3 % dans l’écozone+, mais la distribution de ces zones n’est pas uniforme. En mai 2009, c’est dans l’archipel arctique que l’on trouvait la plus forte proportion d’aires protégées, soit 24,0 % des terres, réparties dans 10 aires protégées; venait ensuite à cet égard le Bas-Arctique (15,9 % des terres réparties dans 21 aires protégées). Dans le Haut-Arctique, 6,7 % des terres étaient protégées (formant ainsi 22 aires protégées).

Une grande partie de l’expansion des aires protégées est liée à des ententes sur des revendications territoriales. De nombreux parcs de l’Arctique sont gérés selon des régimes créés dans le cadre de ces revendications, qui protègent les droits de chasse, de pêche et de piégeage des Inuits dans les parcs, tout en assurant la conservation des espèces et des secteurs qui ont une importance particulière du point de vue culturel et écologique.

Figure 102. Aires protégées dans l’écozone+ de l’Arctique (2009).

Il est à noter que les aires protégées de petite taille, comme les réserves nationales de faune décrites dans l’encadré plus bas, ne sont pas indiquées sur cette carte en raison de l’échelle de celle-ci.

Carte
Source : Environnement Canada (2009a), à partir des données issues du Système de rapport et de suivi pour les aires de conservation (SRSAC), v.2009.05 (2009) (CCEA, 2009); données fournies par les autorités fédérales, provinciales et territoriales.
Description longue pour la figure 102

Cette carte de l’écozone+ de l’Arctique indique les aires qui étaient protégées en 2009. La carte indique que l’archipel Arctique compte la plus forte proportion d’aires protégées, soit 24 % de son territoire protégé par dix aires, suivi de la région du Bas-Arctique à 15,9 % par vingt et une aires protégées. Pour le Haut-Arctique, 6,7 % de son territoire est protégé par vingt-deux aires protégées.

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Figure 103. Expansion des aires protégées dans l’écozone+ de l’Arctique, de 1927 à 2009.

Données fournies par les autorités fédérales, provinciales et territoriales, et mises à jour en mai 2009. Seules les aires protégées en vertu de la loi sont incluses. Toutes les aires indiquées sont protégées. Toutes ces aires sont classées dans les catégories I à III de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) et protégées à ce titre. Les catégories de l’UICN sont définies en fonction des principaux objectifs de gestion (voir l’encadré pour un complément d’information). Des aires protégées en particulier, accompagnées de la date de leur création, sont indiquées dans la figure.

Graphique
Source : Environnement Cana da (2009a), à partir des données issues du Système de rapport et de suivi pour les aires de conservation (SRSAC), v.2009.05 (2009) (CCEA, 2009); données fournies par les autorités fédérales, provinciales et territoriales.
Description longue pour la figure 103

Ce diagramme à barres montre les informations suivantes :

Expansion des aires protégées dans l'écozone+ de l'Arctique, de 1927 à 2009. Aire totale protégée (km2)
AnnéeHaut-ArctiqueBas-ArctiqueCordillière Arctique
1927-1956039 6140
1957-19586 38739 6140
19597 02740  9100
19607 02741 1200
1961-196426 27698 8390
1965-197528 95998 8398 293
1976-198329 93898 83925 589
198429 938101 39825 589
1985-198732 474101 39825 589
198854 158119 57939 488
1989-199254 158119 57939 488
1993-199454 231119 57939 488
1995-199654 231119 57939 815
1997-200055 633119 57939 815
200179 934119 57949 486
200284 188119 58852 756
2003101 595119 58852 756
2004101 676120 64252 756
2005-2007101 676120 64262 188
2008101 676122 57062 188
2009103 562129 04062 188

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Réserves nationales de faune au Nunavut

Les réserves nationales de faune protègent des habitats importants, à l’échelle nationale, pour les oiseaux migrateurs, préservent des espèces ou des écosystèmes en péril, ou protègent des habitats rares ou inhabituels. Les caractéristiques naturelles essentielles sont conservées, et les activités qui sont considérées comme néfastes pour les espèces ou les habitats sont interdites. Trois réserves nationales de faune ont été créées au Nunavut en 2010 afin de protéger des habitats essentiels pour les oiseaux de mer de l’Arctique, la baleine boréale et d’autres espèces. Elles seront cogérées par les autorités locales et fédérales, et elles ont été définies avec la participation et sur les conseils des collectivités de Qikiqtarjuak et de Clyde River.

La réserve nationale de faune Akpait (774 km2) est une zone importante pour les oiseaux migrateurs. Elle abrite l’habitat de reproduction de l’une des plus grandes colonies de Guillemots de Brünnich (Uria lomvia) du Canada, des Mouettes tridactyles (Rissa tridactyla), des Goélands bourgmestres (Larus hyperboreus) et des Guillemots à miroir. On y trouve également des ours blancs, des morses et plusieurs espèces de phoques.

La réserve nationale de faune Qaqulluit (398 km2) abrite la plus grande colonie de Fulmars boréaux (Fulmarus glacialis) du Canada, qui regroupe, selon les estimations, 22 % de la population totale de cette espèce au Canada. Des animaux marins, dont le morse et le phoque annelé, utilisent également les eaux de cette réserve nationale de faune.

La réserve nationale de faune Ninginganiq (baie d’Isabella) (336 km2) protège un habitat estival essentiel pour la population de baleines boréales de l’Arctique de l’Est, qui est menacée.

Source: Latour et al. (2008)

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Gouvernance environnementale

Depuis la fin des années 1970, et de manière accélérée depuis la fin de la guerre froide, le « Nord » devient une nouvelle entité géopolitique circumpolaire  (Heininen et Nicol, 2007). Les États de l’Arctique et leurs peuples autochtones entament un nouveau dialogue au sujet de l’échelle et de la nature du régionalisme de l’Arctique ainsi que de certaines questions critiques dans le domaine de l’environnement, de la sécurité humaine et du développement économique. Ces dialogues entre les pays et les peuples du Nord soulignent l’importance de la coopération régionale, de la sécurité humaine et du développement durable (Heininen et Nicol, 2007).

Plusieurs caractéristiques de l’Arctique distinguent la gouvernance de l’Arctique de celle du reste du Canada :

  • Il n’y a qu’une langue et qu’une culture autochtones (avec des différences importantes selon les régions) dans l’ensemble de la région – qui représente un quart du Canada –, et les Autochtones demeurent majoritaires en nombre.
  • Les Inuits ont forgé des alliances avec des groupes culturels et linguistiques apparentés dans la région circumpolaire, par exemple par l’intermédiaire du Conseil circumpolaire inuit (CCI), une organisation non gouvernementale qui représente approximativement 150 000 Inuits de l’Alaska, du Canada, du Groenland et de la Tchoukotka, en Russie.
  • Le CCI et d’autres organisations autochtones de l’Arctique siègent à titre de participants permanents au Conseil de l’Arctique, un organisme intergouvernemental regroupant les huit pays de la région circumpolaire qui fournit une plate-forme pour la collaboration et la supervision de nombreuses initiatives internationales liées aux sciences écologiques et au développement durable.  
  • Les conseils de gestion des ressources créés dans le cadre des ententes sur les revendications territoriales sont devenus des forces dominantes dans la gestion des terres et des ressources naturelles. Les réseaux de conseils de gestion des ressources naturelles, de comités et d’associations locales de chasseurs et de trappeurs sont réunis au sein d’un système de prise de décisions concertées, fonctionnant « du bas vers le haut », et prenant en considération les données scientifiques et le savoir autochtone traditionnel.

Dans la portion de l’écozone+ de l’Arctique se trouvant au Yukon, aux Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, les espèces sauvages sont gérées de manière conjointe par les gouvernements et les Inuvialuits, conformément à la Convention définitive des Inuivialuit (Affaires inciennes et du Nord Canada, 1984), et par les gouvernements et les Inuits, conformément à l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut (Affaires inciennes et du Nord Canada, 1993). Même si les termes de ces ententes diffèrent, en général, ils reconnaissent les droits ancestraux des Inuits et les Inuvialuits à gérer la chasse, la pêche et le piégeage des espèces sauvages, dans la mesure où ils assurent la conversation des espèces et la sécurité humaine. Les principaux organismes de gestion sont deux comités consultatifs de la gestion de la faune (CCGF) dans la région désignée des Inuvialuit, l’un pour les Territoires du Nord-Ouest et l’autre pour le Versant nord du Yukon, et le Conseil de gestion des ressources fauniques du Nunavut (CGRFN), pour le Nunavut. Même si les mandats de ces conseils diffèrent entre eux, les deux organismes comptent tant des représentants des Inuits que des représentants des gouvernements.

Au Nunavut, le ministère de l’Environnement du Nunavut et Environnement Canada (Service canadien de la faune) nomment tous deux des membres du CGRFN, qui se joignent aux Inuits nommés par leurs organisations régionales respectives. Les membres du CGRFN comprennent aussi des représentants d’autres ministères fédéraux et de Nunavut Tunngavik Incorporated. Cependant, comme le CGRFN est un organisme public, tous ses membres défendent l’intérêt public, et pas nécessairement les intérêts ou les opinions des organisations qui les délèguent. Ces conseils sont appuyés par des associations de chasseurs et de trappeurs de chaque collectivité et par d’autres organisations communautaires.

Un examen exhaustif de la façon dont ces structures de gouvernance influencent l’état et les tendances de l’environnement, ainsi que la connaissance de ceux-ci, dépasserait la portée du présent rapport. On présente par contre une étude de cas qui illustre la gouvernance environnementale évolutive en Arctique. 

Étude de cas sur la gouvernance environnementale : le Kitikmeot et l’étude West Kitikmeot/Slave

Outre le CGRFN, trois associations inuites régionales ont été créées dans le cadre de l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut afin de gérer les terres appartenant aux Inuits dans cette région. La Kitikmeot Inuit Association (KIA) a le mandat de représenter les intérêts des Inuits du Kitikmeot en protégeant leur bien-être social, culturel, politique et économique (Kitikmeot Inuit Association, 2013). Au sein de la KIA, la Kitikmeot Corporation et la Kitikmeot Economic Development Commission ont la responsabilité de promouvoir le développement économique de la région. La KIA est chargée d’administrer les terres de la région de Kitikmeot. Il existe également un organisme responsable de promouvoir la culture et l’histoire du Kitikmeot : la Kitikmeot Heritage Society.

Avant même la création officielle de la KIA, les collectivités du Kitikmeot collaboraient entre elles afin d’organiser la collecte de l’information nécessaire pour guider les décisions en matière de gestion de l’environnement. Par exemple, il y a plus de 20 ans, elles ont mené une vaste étude pour quantifier les aliments traditionnels qui étaient prélevés dans la nature (Gunn et al., 1986).

En 1991, la découverte de diamants au lac de Gras a déclenché l’une des plus grandes courses aux concessions minières de l’histoire (Environment and Natural Resources, 2012b). Pour protéger l’environnement contre les effets du développement rapide, les collectivités du Kitikmeot ont formé un partenariat avec d’autres organisations autochtones (de Dénés), des organisations de défense de l’environnement, les autorités publiques et l’industrie. La West Kitikmeot/Slave Study (WKSS) Society a été fondée en 1996 par neuf organismes partenaires. L’objectif de la Société était de recueillir des données environnementales et socioéconomiques de référence pour permettre une planification mieux éclairée et pour caractériser un état initial par rapport auquel on pourrait évaluer les effets cumulatifs du développement et les combattre (Environment and Natural Resources, 2012b). Les capacités les collectivités et le savoir traditionnel constituaient des priorités.

La région visée par la WKSS comprenait la partie occidentale du Kitikmeot (écozone+ de l’Arctique, au Nunavut) et la zone comprise entre le Grand lac des Esclaves et le lac Contwoyto (écozone+ de la taïga du Bouclier, dans les Territoires du Nord-Ouest), la limite des arbres passant à peu près au milieu de la région (figure 104) (West Kitikmeot Slave Study Society, 2001). Les territoires de mise bas, de migration et d’hivernage de la harde de caribous de Bathurst se trouvaient en grande partie dans la région visée par la WKSS. Les collectivités inuites de Kugluktuk, de Bathurst Inlet, d’Umingmaktok et de Cambridge Bay, de même que les collectivités dénées de Gameti, de Wha Ti, de Rae Edzo, de Wekweti, de Yellowknife, de Dettah, et de Lutselk'e étaient incluses dans la région visée par l’étude. Les partenaires ont élaboré un programme de recherche initial sur cinq ans, destiné à procurer l’information nécessaire pour étudier les effets à court terme et à long terme du développement dans la région visée par la WKSS. Le programme de recherche initial de la WKSS s’est terminé en 2001, mais la Société a continué à financer des projets jusqu’en 2009, après quoi elle a été dissoute (Environment and Natural Resources, 2012b).

Figure 104. Zone visée par l’étude West Kitikmeot/Slave.
Carte
Source : West Kitikmeot Slave Study Society (2001)
Description longue pour la figure 104

Cette carte indique la zone d’étude des régions de Kitikmeot Ouest et de Slave qui comprennent la partie ouest de Kitikmeot (écozone+ de l’Arctique, au Nunavut), ainsi que la région comprise entre le Grand lac des Esclaves et le lac Contwoyto (écozone+ du bouclier de la taïga, dans les T.N-O.), où une limite forestière divise la région en deux approximativement. La carte indique l’emplacement d’abondantes ressources minérales dans la zone d’étude. Parmi ces dernières, on compte vingt et un sites riches en or, huit sites riches en diamants, sept sites riches en métaux communs, et un site riche en métaux des terres rares. La carte indique également cinq mines en exploitation dans la portion

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La WKSS a financé un certain nombre d’études liées à la faune, dont des études sur le savoir traditionnel au sujet de l’environnement, sur des habitats précis (comme les eskers exploités par les espèces sauvages), sur les noms de lieux comme indicateurs de connaissances biogéographiques, sur l’utilisation des plantes indigènes pour la remise en état et le reverdissement des mines, sur la qualité de l’eau, et sur l’écologie d’espèces importantes comme le caribou, l’orignal, le bœuf musqué, le grizzli, le loup et le carcajou. Les résultats des études scientifiques ont souvent été présentés lors d’ateliers auxquels les gens de villages de toute la région assistaient, de manière à ce que l’on puisse coupler ces résultats avec le savoir traditionnel sur l’environnement et définir les priorités d’intervention (Dumond et al., 2009). Les conclusions ont été intégrées au processus de gestion afin de guider les décisions, par exemple les décisions au sujet des quotas de chasse et des besoins en matière de surveillance et de recherche.

Les programmes et les projets collaboratifs comme ceux qui ont été entrepris par l’intermédiaire de la WKSS peuvent être efficaces parce qu’ils procurent une structure permettant de faire une utilisation efficace des connaissances tant scientifiques que traditionnelles (Gunn et al., 1988; Freeman, 1992; Stevenson, 1996; Zamparo, 1996; Berkes, 1998; Duerden et Kuhn, 1998; Usher, 2000). Un avantage complémentaire est qu’ils favorisent la compréhension réciproque, le respect mutuel et l’apprentissage entre les collectivités, les autorités régionales de gestion, les chercheurs et d’autres interlocuteurs, y compris l’industrie.

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