Comment les Canadiennes et
les Canadiens apprécient la nature :
Examen stratégique et conceptuel de la littérature
et de la recherche

Préparé pour Environnement Canada
par CSoP Research & Consulting
Randolph Haluza-DeLay
Nathan Kowalsky
John Parkins
Juin 2009

Sommaire

Image composite : paysages urbain, rural et sauvage


La nature est importante pour les Canadiens, un point c'est tout.

La nature est importante car elle fait partie de l'identité et de l'histoire des Canadiens.

La nature est importante parce qu'elle est à la base même du fonctionnement de notre société, sur le plan de ses besoins en ressources et en énergie, mais aussi en raison de la multitude de services qu'offrent les écosystèmes naturels.

La nature est importante parce que les recherches montrent un déclin généralisé des expériences et des rapport réguliers avec la nature, quand ces connaissances et ces expériences sont nécessaires pour comprendre l'importance des fonctions écologiques.

La nature est importante parce qu'en tant espèce, l'être humain peut avoir un besoin biologique d'être en contact avec la nature qui va au-delà des besoins économiques ou des loisirs.

La nature est importante pour les Canadiens, pour une foule de raisons spirituelles, esthétiques, récréatives, économiques, artistiques, commerciales et touristiques; pour la qualité de vie, et pour d'autres raisons.

Voilà pourquoi les Canadiens accordent une grande importance à la nature. Mais des pressions s'exercent sur les valeurs attribuées à la nature. Plusieurs grands facteurs, par exemple l'urbanisation, la détérioration de l'environnement et les interventions technologiques, menacent l'accès à la nature, l'expérience régulière et généralisée de la nature ainsi que la sécurité écologique potentielle du mode de vie des Canadiens. Il est donc urgent de se pencher sur le rôle essentiel que joue la nature dans le bien-être des êtres humains.

L'ouvrage How Canadians Value Nature est un vaste inventaire de la recherche actuelle1. Que la nature ait une valeur économique est l'évidence même, mais la valeur de la nature pour les Canadiens va bien au-delà de cette façon de mesurer. Dans How Canadians Value Nature, les auteurs montrent que la nature est évaluée de diverses autres façons et que l'attribution de valeurs tant objectives que subjectives est importante. Certaines des valeurs les plus importantes attribuées à la nature sont difficiles à définir et défient toute méthode facile de mesure. Nombre de ces valeurs ne peuvent se réduire à une valeur monétaire ou marchande, ce qui rend la comparaison des valeurs encore plus difficile. Même la valeur des loisirs ne se résume pas à une question d'argent, bien qu'elle soit souvent présentée ainsi. Il est important de noter aussi que les sciences humaines, par exemple la sociologie et la psychologie, montrent que la valeur et l'établissement de la valeur se situent dans un contexte, de sorte que pour comprendre et attribuer une valeur, il faut comprendre les conditions sociales et économiques dans lesquelles se situent les processus d'établissement de la valeur.

Comme les valeurs sont différentes, nombreuses et de nature complexe, la recommandation la plus capitale de How Canadians Value Nature est que toute évaluation de l'importance de la nature doit s'intéresser à définir comment les valeurs finissent par s'établir, quelles valeurs viennent à s'établir et comment on y réagit. Les recherches montrant les différences de valeurs entre la population canadienne et les populations d'autres pays démontrent que les valeurs sont influencées par le contexte social et non pas simplement par des mesures techniques.

La recommandation la plus claire qui découle de l'examen présenté dans How Canadians Value Nature est qu'il faut recourir à plus d'un type de méthodes pour obtenir des réponses complètes sur l'importance que les Canadiens accordent à la nature. Des méthodes de recherche tant inductives que déductives doivent être utilisées. Dans la gamme des outils de recherche à utiliser pourraient figurer certaines méthodes, comme le calcul économique de la valeur des richesses naturelles, le coût de substituabilité des services écosystémiques que la nature fournit aux êtres humains, le recensement de l'éventail des valeurs individuelles des Canadiens ainsi que l'analyse ethnographique des procédures par lesquelles se forment les valeurs et de la façon dont certains groupes sont habilités à mettre leurs valeurs en action ou en sont empêchés. Dans How Canadians Value Nature, les auteurs examinent certaines des grandes méthodes de recherche sur les valeurs et font le point sur la recherche dans ce domaine.

L'étude How Canadians Value Nature commence par un survol des concepts de « nature » et de « valeurs ». Il s'agit de mots courants, mais leurs sens varient considérablement. Ainsi que l'illustrent les photographies de la page couverture du rapport, la nature peut être un paysage sauvage, une cour naturalisée, un jardin, un parc urbain ou « simplement » un endroit où les parents et les enfants chassent ensemble les insectes. L'ouvrage montre également que l'idée de valeurs varie beaucoup. Les auteurs décrivent de quelle façon les valeurs sont conceptualisées dans cinq domaines d'étude - la science de la conservation, l'économie, la psychologie, la philosophie et les sciences socioculturelles. Ils passent en revue les principaux moyens par lesquels ces cinq disciplines se sont efforcées de mesurer les valeurs.

Une différence importante entre les approches réside dans la question de savoir si les valeurs existent en dehors de ce que les humains leur attribuent, c'est-à-dire : est-il possible qu'une valeur soit intrinsèque à la nature? Une autre observation a trait au fait que lorsque l'on parle de valeurs, il faut habituellement parler d'établissement de valeurs. Cela signifie que les valeurs ne sont pas des objets statiques ou objectifs. Elles sont plutôt des processus dynamiques, façonnés par des facteurs comme l'accès à la nature, l'expérience personnelle des individus, la façon dont la nature est représentée dans les médias de masse, les différences entre milieux urbains et ruraux, les niveaux croissants de « vidéophilie » et de « biophobie » résultant de changements dans les habitudes sociales de la population, de même que les conflits largement publicisés en matière de gestion des ressource ou de protection de la nature. Dans tout projet de mesure des valeurs et d'établissement des valeurs, il faut aussi tenir compte de la diversité culturelle canadienne.

Les auteurs de How Canadians Value Nature font aussi observer qu'il se peut que la valeur d'une chose ne soit pas reconnue. Les terres humides, par exemple, ont une immense valeur sur le plan écologique - filtration de l'eau, tampon contre les conditions météorologiques extrêmes, contrôle des inondations et mesure correctrice contre les produits toxiques - mais bien des gens ne sont pas conscients de l'importance des terres qui offrent souvent ces services aux collectivités humaines, ou n'accordent pas d'importance à ces terres. Par conséquent, attribuer une valeur à la nature reste une initiative étroitement associée aux conceptions qu'ont les gens de la nature. Parmi les questions importantes, il faut mentionner les suivantes : Comment les gens perçoivent-ils la nature?Comment les gens interagissent-ils avec ce qu'ils perçoivent comme étant la nature?Comment les conceptions des gens et leurs expériences façonnent-elles leurs valeurs?

Les travaux de recherches recensés dans How Canadians Value Nature dénotent une pluralité de valeurs, c'est-à-dire qu'il existe de nombreuses valeurs. Parfois, on constate une incommensurabilité des valeurs, lorsque les valeurs ne peuvent être mesurées de manière à permettre des comparaisons ou des concessions entre elles. Ainsi, la valeur commerciale du bois d'œuvre d'une forêt ne peut coexister avec les valeurs esthétiques de la forêt, la valeur de l'écosystème et du bassin hydrographique existant, la valeur intrinsèque de la forêt elle même ou la valeur de la forêt pour les autres espèces. En outre, ces valeurs ne peuvent être mesurées avec le même instrument.

Dans How Canadians Value Nature, les auteurs évaluent également les méthodes particulières utilisées pour déterminer les valeurs sociales attribuées à la nature par les populations. Dans les sous-sections du rapport, ils définissent certains des avantages et des inconvénients des études reposant sur des méthodes comme l'analyse coûts-avantages et l'évaluation des contingences, les sondages, les exposés de faits, l'ethnographie, les groupes de discussion et les techniques de cartographie spatiale. Comme chaque méthode offre des avantages propres au type de données voulues, les auteurs recommandent des études reposant sur des méthodes mixtes. Cette approche est particulièrement importante, car les valeurs sont intrinsèquement contextuelles : les gens utilisent des valeurs pertinentes à une situation particulière, et les chercheurs qui essaient de mesurer les valeurs doivent être attentifs aux contextes dans lesquels ces valeurs sont pertinentes. Par conséquent, les méthodes narratives adaptées à de vastes échantillons sont à privilégier en tant que moyen permettant de mesurer sans sur-simplifier la diversité culturelle et sociale des valeurs qu'attribuent les Canadiens à la nature et les processus sociaux dans lesquels les valeurs se forment et s'expriment. En d'autres termes, l'ouvrage How Canadians Value Nature nous rappelle qu'il est extrêmement important que l'on sache quoi mesurer et de quelle façon.

La dernière partie de How Canadians Value Nature comporte une analyse de certains secteurs de la vie qui peuvent présenter des façons d'attribuer une valeur à la nature, ou d'exprimer cette valeur. Ces secteurs ont été choisis pour représenter l'éventail des formes d'attribution de valeurs à la nature. Les auteurs attachent une importance particulière à la « nature proche » (et à la nature en milieu urbain), à « la santé et la nature » et à la façon dont la nature est considérée comme importante dans les loisirs et le tourisme. Les analyses détaillées de ces secteurs, comparativement au traitement plus limité d'autres secteurs de la vie - valeurs de la nature et diversité culturelle, services écosystémiques, valeurs esthétiques, valeurs de la nature dans la gestion des ressources, façon dont l'exclusion sociale influe sur les valeurs de la nature et l'accès à la nature, valeurs religieuses de la nature, et lien entre la nature, les écoles et le développement cognitif des enfants - montrent que les Canadiens accordent une grande valeur à la nature. Dans l'introduction de chaque sous rubrique sur ces secteurs de la vie, on trouve un encadré présentant les principaux résultats de l'examen des recherches réalisées dans ce domaine. Chaque sous-rubrique se termine par des suggestions d'échantillonnage de données à recueillir pour comprendre comment les Canadiens considèrent cette valeur particulière de la nature.

Dans How Canadians Value Nature, les auteurs font ressortir des lacunes importantes de la recherche canadienne sur la nature, les valeurs et l'environnement. Ainsi, des recherches poussées montrent que le contact avec la nature aide à déterminer les valeurs de la nature et les attitudes concernant l'importance de la nature. Le contact avec la nature a aussi des bienfaits sur la santé physique ainsi que sur le plan psychologique et cognitif. Toutefois, au Canada, nous n'avons qu'une connaissance extrêmement limitée des liens qui existent entre le contact avec la nature et la démographie des populations, l'emplacement des quartiers ou d'autres caractéristiques. Ainsi, un petit nombre d'études commencent à montrer que les enfants des familles défavorisées sont privés du contact avec la nature et éprouvent ainsi des déficits associés à ce manque de contact. Une autre faiblesse relevée dans le rapport est que les Canadiens connaissent peu le lien entre les inégalités sociales - par exemple les dimensions connues comme étant les déterminants sociaux de la santé - et l'accès à la nature, les valeurs attribuées à la nature et les déficits liés à la nature. Selon les auteurs, il faut que les ministères canadiens de l'Environnement accordent plus d'attention aux dimensions de l'inégalité et de l'exclusion sociales. Cette lacune dans les connaissances indique qu'Environnement Canada, Ressources naturelles Canada, Parcs Canada et les autres ministères responsables de la conservation de la nature et de la gestion de l'environnement doivent explicitement inclure la prise en considération de la justice environnementale dans leurs programmes et leurs politiques, comme l'ont fait des pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni.

Les auteurs de How Canadians Value Nature concluent en plaçant les valeurs et les recherches concernant la nature au Canada dans le contexte plus large de la recherche internationale. Les valeurs font partie d'une matrice interprétative que les individus utilisent, mais elles ne surviennent pas isolément. Les connaissances les plus récentes obtenues des programmes de recherches menés aux États-Unis et en Union européenne indiquent que les orientations de valeurs (grappes de valeurs ou conceptions du monde) sont ce qui importe le plus. Encore une fois, la recherche canadienne comporte une lacune évidente. Actuellement, il n'y a pas de recherche raisonnablement exhaustive et systématique sur la façon dont les Canadiens attribuent une valeur à la nature. Un sondage national pourrait permettre de bâtir cette connaissance et de comprendre comment ces valeurs diffèrent d'une région à l'autre du pays. De plus, parce que nous ne savons pas quelles valeurs les Canadiens attribuent à la nature, nous ne pouvons savoir comment évoluent les valeurs des Canadiens concernant la nature. Dans la dernière partie de How Canadians Value Nature, les auteurs recommandent certains cadres théoriques et méthodes susceptibles d'orienter la recherche sur l'attribution de valeurs à la nature par les Canadiens.

Les valeurs sont un élément essentiel de la culture humaine, tout comme le sont, entre autres, les normes, la langue et les institutions. La nature est à la base même de l'épanouissement de l'être humain. La société canadienne, tout comme le reste du monde, devient de plus en plus consciente de la détérioration de l'environnement, qui menace peut-être cette compréhension naissante. Comprendre la distribution des valeurs relatives à la nature ou à l'environnement au Canada peut servir de point de départ à une mobilisation efficace des Canadiens à l'effort de conservation de l'environnement et de la nature. Comme les auteurs de How Canadians Value Nature le montrent, cette connaissance doit tenir compte des énormes variations personnelles et culturelles qui existent dans l'attribution des valeurs à la nature. Il ressort de How Canadians Value Nature que la nature est importante pour les Canadiens, de bien des façons et à de nombreux égards.


1 Le contenu du rapport représente les opinions des auteurs et de leurs sources et ne reflète pas nécessairement le point de vue officiel d'Environnement Canada ou des gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux participant à l'étude sur la valeur de la nature pour les Canadiens.