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Rapport technique thématique no 10. - Tendances de la population de caribous du Nord

Menaces

Prédateurs, parasites et maladies

Bien que les prédateurs, les parasites et les maladies fassent partie de l'écologie du caribou migrateur de la toundra, ils sont ici inclus dans les menaces parce qu'ils interagissent avec les activités humaines dans leur impact sur les tendances de l'effectif du caribou. Ces interactions opèrent de différentes façons à l'échelle de l'individu et à celle de la harde; par exemple, la pression de la prédation peut s'ajouter à celle de la chasse ou la remplacer. Les principaux prédateurs du caribou migrateur de la toundra sont le loup et le grizzly, mais le carcajou, le lynx et l'aigle s'en nourrissent également. Le loup et le grizzly se nourrissent efficacement d'individus des deux sexes et de toutes les catégories d'âge, et le caribou a développé des stratégies comportementales, comme l'espacement entre individus dans le paysage, pour atténuer le risque de prédation (Bergerudet al., 2008).

Les recensements des prédateurs dans les aires de répartition des diverses hardes de caribou sont peu fréquents, mais on dispose d'une certaine quantité de données en ce qui concerne les aires des hardes de Bathurst et de Beverly. Au cours des années 1990, le taux d'occupation des tanières de loup a diminué dans l'aire d'estivage de la harde de Bathurst (Cluff, 2004, comm. pers.) ainsi que le long de la rivière Thelon, dans le refuge faunique Thelon (Hall, 2005, comm. pers.), qui sert d'aire de mise bas et d'estivage à la harde de Beverly. Le loup fait l'objet d'une chasse intense dans certaines parties de l'aire d'hivernage de la harde de Beverly (Cluff, 2004, comm. pers.), et le nombre d'individus abattus (d'après le nombre de permis d'exportation de peaux) était plus élevé dans les années 1980 que dans les années 1970, ce qui laisse croire à une augmentation de l'effectif du loup au cours de cette période. Il n'existe pas d'information plus récente à cet égard. Bien que la variabilité annuelle rende incertaines les mesures des tendances, l'effectif du loup dans l'aire de répartition de la harde de Bathurst pourrait avoir diminué depuis la fin des années 1990 (Adamczewskiet al., 2009). L'effectif du grizzly a augmenté au cours des années 1980 et 1990 dans les aires d'été et d'automne des hardes de Beverly et de Bathurst (Mulders, 2009, comm. pers.).

Les données sur la situation et les tendances des parasites et des maladies affectant le caribou migrateur de la toundra sont fragmentaires : il en manque pour certaines hardes et pour certaines époques. Le manque d'information peut s'expliquer en partie par le fait qu'on a déjà cru que les parasites et les maladies ne jouaient pas un rôle aussi important que les prédateurs dans la dynamique des populations de caribou – croyance qui découlait elle-même d'un manque d'information. Cependant, chez la population de l'île Southampton, dont l'effectif et l'état de santé sont étroitement surveillés, une incidence élevée de brucellose observée récemment chez les deux sexes a servi à expliquer le déclin de cette harde (Campbell, 2008, comm. pers.).

Dans le cadre des projets de l'Année polaire internationale (API) du CARMA, les chercheurs ont commencé à évaluer l'incidence de différents parasites chez chacune des hardes, et cette évaluation se poursuit. En 2008, on a détecté chez le caribou du Groenland la bactérie causant la maladie de Johne (paratuberculose), qui provoque chez les bovins la diarrhée et la maladie débilitante chronique. Une faible incidence de la bactérie a également été détectée chez les hardes de Bathurst et Bluenose-ouest (Orselet al., 2008). Aucun signe de maladie débilitante chronique n'a été observé chez les hardes de la Porcupine et de Bathurst (CARMA, 2010b).

Pendant longtemps, le rôle des parasites et des pathogènes dans l'écologie du caribou a été très mal connu, mais ce n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui : par exemple, presque tous les individus hébergent des vers gastro-intestinaux (deBruynet al., 2009) et, même si l'infestation ne cause pas de symptômes manifestes, elle grève sans doute la santé globale de l'animal (Gunn et Irvine, 2003). Il a été démontré chez le renne sauvage de l'archipel Svalbard que l'infestation par des vers gastro-intestinaux avait un effet sur la fécondité et jouait un rôle dans la régulation de l'effectif (Albonet al., 2002). Les tendances des parasites sont inconnues, mais la hausse des températures et l'extension vers le nord de l'aire de répartition de certains hôtes soulèvent des préoccupations. On peut craindre que dans le sud de l'aire de répartition du caribou, là où il y a des chevauchements spatiaux ou temporels avec l'aire d'autres espèces de cervidés, il y ait une transmission de parasites (deBruynet al., 2009). Les hôtes exposés à de nouveaux parasites peuvent être plus sensibles à l'infestation (Ballet al., 2001).

Plusieurs parasites du caribou ont besoin d'un prédateur de cette espèce comme deuxième hôte pour accomplir leur cycle vital. On ne connaît pas l'importance de ce lien pour le caribou, mais le cas a été étudié chez d'autres espèces. Ainsi, l'infection par l'hydatide (larve de ténia) chez l'orignal peut accroître la vulnérabilité de celui-ci face au loup, hôte secondaire du parasite (Joly et Messier, 2004). Le Besnoitia tarandi est un parasite unicellulaire qui a besoin de deux hôtes pour accomplir son cycle vital. On pense que ce protozoaire pourrait dépendre d'un hôte définitif carnivore et qu'il pourrait être transmis par des insectes piqueurs. La présence du parasite donne généralement une apparence rugueuse aux tissus infestés, mais son effet sur la santé globale de l'animal est inconnu (Ducrocqet al., 2009). L'incidence du Besnoitia, évaluée sur des caribous chassés à l'automne de 2007 à 2009, était variable. La harde de la rivière aux Feuilles comptait un plus fort pourcentage de caribous infestés (77 % des mâles et 57 % des femelles) que celles de la rivière George, de Bathurst et Bluenose-ouest (de 30 % à 45 % des individus dans chacune), et la harde de la Porcupine présentait un taux d'infestation de seulement 8 % (Ducrocqet al., 2009).

On connaît mieux l'incidence de l'œstre, qui est très répandu dans les aires d'estivage de toutes les hardes de caribou, quoique beaucoup moins présent dans les îles du Haut-Arctique. Le caribou réduit le temps qu'il consacre à la recherche de nourriture lorsqu'il tente d'éviter les œstres. De plus, l'infestation par les œstres, notamment par l'œstre du nez, affaiblit le système immunitaire du caribou. Les fortes infestations réduisent la croissance des petits, l'état de santé des adultes et les taux de gestation (Weladjiet al., 2003; Bergerudet al., 2008). Les conditions météorologiques estivales ont une influence sur l'activité de l'œstre adulte (Russellet al., 1993); or, au moins dans l'aire d'estivage de la harde de Bathurst, les étés se sont réchauffés. La tendance observée entre 1957 et 2009 pointe vers une hausse de l'indice des conditions météorologiques favorables aux infestations par l'œstre et l'allongement de la saison d'infestation (Gunn et Poole, 2009; Witter, 2010).

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Chasse

La chasse fait partie de la relation entre l'humain et le caribou, et elle constitue une source abondante d'information sur l'espèce – son état de santé, sa répartition et son écologie. Cependant, dans un monde en évolution, particulièrement si les tendances de l'effectif sont à la baisse, même lente, la chasse peut accélérer le déclin du caribou (Adamczewskiet al., 2009; Boulangeret al., 2011). Les hardes du cap Bathurst, Bluenose-ouest et de Bathurst étaient en déclin au début des années 2000. Ce déclin a probablement été accéléré par la chasse, qui est demeurée importante par rapport à la taille réduite de la harde. Lorsque la chasse était interdite, le déclin cessait (voir la section sur les hardes).

Depuis les années 1970, la population humaine a augmenté dans l'ensemble du territoire du caribou, et les facteurs socioéconomiques ayant une incidence sur le prélèvement d'individus (revenus d'emploi, etc.) ont changé. La population humaine a augmenté dans l'écozone+ de l'Arctique et dans les trois écozones+ de la taïga, le nombre d'habitants ayant dans l'ensemble presque doublé, passant de 59 390 en 1971 à 107 213 en 2006 (figure 6). Cette augmentation de la population humaine se reflète dans l'augmentation de la taille des grandes collectivités (centralisation) (Environnement Canada, 2009) et dans la construction de routes saisonnières et toutes saisons, en particulier dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le nord de la Saskatchewan, et aux lisières sud des aires d'hivernage des écozones+ de la taïga et boréales (BQCMB, 2011; Trottier, 2011, comm. pers.). Le caribou est adapté pour réagir aux variations de l'environnement, par exemple à un hiver rigoureux ou à une intensification de la prédation, en modifiant ses habitudes de déplacement dans un vaste paysage (Gunnet al., 2011a).

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Figure 6. Populations humaines des écozones+ du Nord du Canada, 1971 et 2006.

Graphique

Source : Données de recensement de Statistique Canada, compilées par écozone+ (Environnement Canada, 2009)

Description longue pour la figure 6

 

Ce diagramme à barres montre les niveaux de populations humaines dans les écozones+ du Nord du Canada en 1971 et 2006. Un tableau des résultats est présenté ci-dessous.
écozone+19712006
Taïga de la cordillère368533
Taïga des plaines20 91028 433
Taïga du Bouclier26 16541 686
Arctique11 94736 561

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L'augmentation de la population humaine, les revenus d'emploi et les nouvelles technologies disponibles (motoneiges, véhicules tout-terrain, aéronefs, routes d'hiver et communications rapides) ont sans doute modifié l'activité de chasse et rendu celle-ci plus facile et plus efficace. Cependant, le rapport entre l'activité de chasse et le nombre d'individus abattus (prélèvement) n'est pas bien documenté, ce qui limite notre capacité de déterminer l'effet de la chasse. La plupart des données qui appuient l'importance de mesurer l'activité de chasse proviennent de l'étude d'un éventail d'espèces autres que le caribou (Ludwig, 2001). La sensibilité du caribou à la chasse s'apparente à celle des espèces de poissons qui se rassemblent en bancs. Dans le cas des pêches pélagiques, un régime de rendement constant peut aboutir à l'effondrement de la population si l'effort de pêche n'est pas compatible avec les ressources locales disponibles (Mullonet al., 2005).

Il est difficile de se faire une idée des effets de la chasse sur l'effectif du caribou parce que nous ne disposons que de peu de mesures de l'activité de chasse et parce que les données disponibles sur le nombre d'individus abattus sont sporadiques. On ne connaît ni les niveaux ni les tendances des pertes résultant de blessures, même si les efforts en vue de mieux planifier la gestion comprennent l'enseignement des pratiques de chasse respectueuses et l'aide des aînés autochtones (par exemple PCMB, 2009; Tlicho Government et Department of Environment and Natural Resources, Government of the Northwest Territories, 2011). Le nombre d'individus abattus par chaque collectivité change d'une année à l'autre, en raison de la variabilité de l'aire de répartition hivernale du caribou d'année en année. Au Canada, la plupart des chasseurs de caribou sont des Autochtones, et la Constitution canadienne ainsi que les règlements des revendications territoriales garantissent leurs droits de chasse. De façon générale, ils ont le droit de tuer un nombre illimité d'individus, sauf s'il s'agit d'une population devant être protégée. Les chasseurs résidants forment une deuxième catégorie. On note une tendance à la baisse des chasseurs résidants dans les Territoires du Nord-Ouest (Government of the Northwest Territories et NWT Biodiversity Team, 2010), en raison de restrictions imposées à la suite du déclin des hardes. La chasse « commerciale » regroupe la troisième catégorie de chasseurs, ceux qui chassent le caribou pour la vente de la viande et les chasseurs non résidants qui font appel aux services de pourvoyeurs ou de guides. La récolte commerciale varie d'une harde à l'autre. L'exploitation commerciale du caribou a diminué avec le déclin des hardes, et, à l'heure actuelle, aucune harde de caribou de la toundra des Territoires du Nord-Ouest ne fait l'objet d'une chasse commerciale (Department of Environment and Natural Resources, 2006). La chasse commerciale a également été soumise à d'importantes restrictions au Nunavut (Coral Harbour, 2011; Dumond, 2011, comm. pers.).

Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest a reconnu l'importance de recueillir de l'information sur la chasse et a entamé la collecte de données auprès des chasseurs vers la fin des années 1980, à une époque où les hardes atteignaient ou approchaient leur effectif maximal. Selon les données concernant la harde de Bathurst recueillies dans le cadre du projet Dogrib Harvest Study (1986 à 1993), le nombre d'individus de cette harde abattus chaque année variait de 7 000 à 23 000 environ (Boulanger et Gunn, 2007). Ce projet n'a pas été reconduit, mais les données recueillies au cours de la saison 2005-2006 aux stations d'inspection, et les récoltes communautaires ont indiqué une baisse du nombre d'individus abattus par les Autochtones, celui-ci s'établissant à quelque 4 500 (Boulanger et Gunn, 2007). En 2007, le nombre d'individus autorisé par chasseur résidant pour la harde de Bathurst a été réduit de cinq à deux, et seuls les mâles pouvaient être prélevés. En 2010, aucun prélèvement n'a été autorisé (Miltenberger, 2010).

Il existe pour d'autres hardes des données sur la chasse de subsistance recueillies dans le cadre des études prévues par les règlements des revendications territoriales autochtones (Usher et Wenzel, 1987). Par exemple, la récolte annuelle au Nunavut, de 1996 à 2001, s'est élevée en moyenne à 24 522 individus (Priest et Usher, 2004). Des données sur les prélèvements dans les hardes de la partie ouest des Territoires du Nord-Ouest (cap Bathurst, Bluenose-ouest et Bluenose-est) ont été recueillies dans le cadre de l'étude sur les récoltes des Gwich'in (GRRB, 2009) et de l'étude sur les récoltes des Inuvialuits (Inuvialuit Renewable Resources Committee, 2003) concernant les récoltes communautaires de 1988 à 1997. L'information pour la période de 1998 à 2005 a été recueillie dans le cadre de l'étude sur les récoltes du Sahtu (SRRB, 2004; Bayha et Snortland, 2006). On sait par exemple que le nombre d'individus abattus dans la harde Bluenose-ouest dans le Sahtu a diminué, passant de 1 022 en 1999 à 270 en 2005 (SRRB, 2007).

Les rapports annuels du Conseil de gestion des hardes de caribou de Beverly et de Qamanirjuaq donnent également des estimations des récoltes de caribou. Selon cette source, le prélèvement total dans les deux hardes aurait été de 14 080 individus en 2005-2006, de 13 770 en 2006-2007 et de 13 225 en 2007-2008 (BQCMB, 2006; BQCMB, 2007a; BQCMB, 2008a). Le manque de données sur les récoltes, le déclin de la harde de Beverly et l'incertitude quant aux déplacements des hardes et quant aux lieux de chasse n'ont pas permis d'établir des estimations fiables pour les périodes 2008-2009 et 2009-2010 (BQCMB, 2009; BQCMB, 2010a). Les données récentes sur la répartition d'individus munis de colliers émetteurs donnent à croire que les collectivités prélèvent également des individus de la harde d'Ahiak, dont la répartition hivernale chevauche celle de la harde de Beverly. Si tel est le cas, les estimations antérieures des récoltes dans la harde de Berverly ne sont pas fiables (BQCMB, 2009).

Assurer le suivi de la chasse n'est pas chose facile étant donné le nombre d'autorités dont relève la chasse. Par exemple, le contrôle du prélèvement chez la harde de la Porcupine est du ressort de deux pays, un État, deux territoires et sept gouvernements ou conseils autochtones. Par conséquent, les rapports sur le prélèvement sont sporadiques, et les éventuels recensements détaillés sont rarement menés à terme. Une estimation raisonnable du nombre d'individus abattus dans cette harde a été présentée pour seulement trois (de 1992 à 1994) des 20 dernières années (PCMB, 2009). Comme la harde de la Porcupine est en déclin depuis 1989 et qu'elle a peut-être même continué de décliner depuis son dernier dénombrement, en 2001, le Conseil de gestion de la harde de caribou de la Porcupine, organisme de cogestion qui s'occupe de formuler des recommandations sur la gestion de la harde en territoire canadien, a entrepris d'élaborer une stratégie de gestion de la chasse qui tient compte des périodes de déclin, de stabilité et de croissance (First Nation of the NaCho Nyäk Dunet al., 2010).

Dans l'île Southampton, le caribou fait l'objet d'une chasse commerciale depuis les années 1990, et sa viande est transformée dans un établissement local. La récolte commerciale a eu tendance à augmenter de 1992 à 2003, s'établissant en moyenne à 2 432 individus par année, tandis que la récolte de subsistance se situait autour de 1 500 individus par année, selon les données de 2006 (Campbell, 2006). La chasse commerciale a toutefois été suspendue après la récolte de 2009, en raison de la diminution de l'effectif de la harde (Coral Harbour, 2011; Dumond, 2011, comm. pers.).

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Aménagement du territoire

À mesure que le nombre d'habitants augmente, l'activité humaine s'intensifie sur le territoire du caribou, notamment les activités associées à la prospection et à l'exploitation des ressources naturelles, en particulier des ressources minières et pétrolières. On connaît assez bien les changements de comportement du caribou en réponse à la présence humaine, en particulier aux activités de prospection et de développement industriels (Wolfeet al., 2000; Stankowich, 2008). Cependant, à mesure que l'activité humaine s'intensifie, la méconnaissance de ses effets cumulatifs sur le caribou, tant à l'échelle des individus que de la harde, devient préoccupante (Cameronet al., 2005). Peu de progrès ont été réalisés en ce qui concerne l'évaluation et la gestion de ces effets cumulatifs (Festa-Bianchetet al., 2011; Gunnet al., 2011a).

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Exploration et mise en valeur des ressources pétrolières et gazières

Le secteur minier évolue généralement selon un cycle d'emballement et d'effondrement. La prospection du diamant et de l'uranium était une activité très répandue dans l'aire de répartition de la harde de Bathurst dans les années 1990 ainsi que dans les aires de mise bas et d'estivage de la harde de Berverly de 2003 à 2008. Même s'il est possible de retracer partiellement ces activités au moyen des permis d'utilisation des terres, ce ne sont pas toutes les activités qui sont réglementées par des permis, et les effets cumulatifs sont difficiles à évaluer (Gunnet al., 2011a).

Les mines abandonnées sont sources de pollution, ce qui suscite de l'inquiétude chez la population locale, qui craint que les polluants (issus des résidus miniers, par exemple) affectent la faune, et notamment le caribou (par exemple Macdonaldet al., 2005). Des mines abandonnées dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le nord de la Saskatchewan attendent encore d'être assainies (BQCMB, 2008b), malgré la multiplication des efforts déployés depuis les années 1990 pour assainir les sites abandonnés.

La recherche et l'extraction d'uranium suscitent la plus vive inquiétude chez les collectivités qui chassent le caribou de Beverly. Ces activités durent depuis des décennies dans l'aire d'hivernage de la harde de Beverly, dans le nord de la Saskatchewan. La prospection minière s'est intensifiée ces dix dernières années dans les aires de répartition des hardes de Beverly et de Qamanirjuaq, dans les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut (BQCMB, 2010b). En mai 2010, beaucoup de permis de prospection, de concessions minières et de baux miniers visaient les aires de mise bas des hardes de Beverly et de Qamanirjuaq (BQCMB, 2010b). Les niveaux d'activité des camps et des aéronefs associés à ces concessions et à ces baux sont très variables. Depuis 1996, quatre mines de diamants ont été mises en exploitation dans l'aire d'estivage de la harde de Bathurst. Trois d'entre elles sont de grandes mines à ciel ouvert, et les activités qui s'y déroulent ont éloigné le caribou sur une plus grande distance que prévu (Johnsonet al., 2005). Au milieu de 2011, trois grandes mines à ciel ouvert étaient à l'étape d'une évaluation environnementale en bonne et due forme, dans les aires de répartition des hardes de Bathurst, de Beverly et du nord de l'île de Baffin (NIRB, 2011).

Dans l'ouest de l'Arctique, l'augmentation des activités de prospection pétrolière et gazière ces 10 à 15 dernières années est préoccupante pour les habitants de l'aire d'hivernage des hardes Bluenose-est et Bluenose-ouest. Plus à l'ouest, l'aire de répartition de la harde de la Porcupine s'étend du nord-est de l'Alaska à l'ouest du delta du Mackenzie. La partie de l'aire de mise bas principale de la harde qui est située aux États-Unis se trouve dans la Réserve faunique nationale de l'Arctique. La décision d'autoriser l'exploitation pétrolière et gazière dans cette réserve (proposition que les autorités américaines étudient depuis plusieurs années) pourrait menacer gravement la harde de la Porcupine. La « zone 1002 » de la plaine côtière de l'Alaska a une forte probabilité de renfermer des gisements d'hydrocarbures, mais elle englobe également un habitat sensible pour la harde pendant la mise bas et la période suivant la mise bas (Griffithet al., 2002).

Routes et lignes de transport d'énergie

Des projets de nouvelles routes en cours de planification tendent à favoriser l'accès à certaines aires saisonnières du caribou. Les routes peuvent faire obstacle aux déplacements du caribou et faciliter l'accès aux territoires de l'espèce, ce qui risque d'entraîner une augmentation de la chasse, y compris par des chasseurs provenant de l'extérieur de la région (Wolfeet al., 2000). À cet égard, il serait difficile d'interdire l'utilisation des routes pour la chasse et de faire respecter cette interdiction. Les trois exemples ci-après illustrent certaines questions et préoccupations au sujet des aménagements linéaires dans les aires de répartition du caribou.

1. Harde de Beverly

Les répercussions potentielles sur le caribou de Beverly de la construction et de la mise en service de la route saisonnière de l'Athabasca, qui passe par l'aire d'hivernage de la harde de Berverly, dans le nord de la Saskatchewan, ainsi que le projet de conversion de cette route en route toutes saisons, soulèvent des préoccupations au sein du Conseil de gestion des hardes de caribou de Beverly et de Qamanirjuaq, et du groupe consultatif provisoire de l'Athabasca, chargé d'élaborer un plan d'utilisation des terres pour un corridor de 50 km de large le long de la route (Athabasca Interim Advisory Panel, 2006; BQCMB, 2009). On prévoit que la route aura pour effet d'exposer le caribou à une pression de chasse accrue par des chasseurs non réglementés du sud du Canada ainsi qu'aux impacts cumulatifs associés à l'ajout de routes et de sentiers.

2. Harde de Qamanirjuaq

En 1999, des études de faisabilité ont été proposées concernant des routes et des lignes de transport d'énergie entre le nord du Manitoba et les collectivités situées sur la côte ouest de la baie d'Hudson, de même que des installations hydroélectriques juste au nord de la frontière du Manitoba. Tous ces aménagements se trouveraient dans l'aire de répartition de la harde de Qamanirjuaq. La construction d'une route toutes saisons le long de la baie d'Hudson faciliterait l'accès à cette région et pourrait gêner les déplacements du caribou durant la migration du printemps. Elle pourrait également toucher le corridor de migration d'automne de la harde dans le sud du Nunavut et le nord du Manitoba (BQCMB, 2007b).

3. Harde de la Porcupine

L'autoroute Dempster relie Dawson City, au Yukon, à Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest, traversant ainsi l'aire d'hivernage de la harde de la Porcupine. La Dempster est un casse-tête pour les responsables de la gestion du caribou parce qu'elle facilite l'accès des chasseurs aux hardes (PCMB, 2010). Dans le passé, le succès de la chasse était lié à la répartition de la harde. Depuis la construction de la route, les chasseurs ont accès au caribou dans les monts Richardson, à Eagle Plains et dans la vallée de l'Ogilvie. Outre la mortalité due à la chasse, on craint que le caribou ne puisse plus rejoindre la portion de son aire d'hivernage située au sud et à l'est de la route, s'il ne peut traverser la route à cause des chasseurs. Auparavant, pour pallier cette menace potentielle, on délimitait le long de la route des couloirs où la chasse était interdite, et on interdisait complètement la route aux chasseurs pendant une semaine, au plus fort de la migration d'automne (Environment Yukon, 2010b). Comme la mise en œuvre des couloirs de chasse interdite pouvait découler autant d'un règlement officiel que de restrictions volontaires, selon le groupe d'utilisateurs, leur succès était mitigé. La mise en place de ces couloirs a pris fin en 2007 à la suite de contestations judiciaires (PCMB, 2008).

Aménagement hydroélectrique

La principale forme de conversion du système naturel dans la partie québécoise de l'écozone+ de la taïga du Bouclier est l'inondation des terres à des fins d'aménagement hydroélectrique. Depuis les années 1970, quelque 2 000 km2 de plans d'eau et 11 000 km2 de terres ont été convertis en réservoir pour la centrale La Grande (Therrienet al., 2004). Environ 6 000 km2 de zones boisées ont été perdues au profit de réservoirs, de routes et d'autres infrastructures (analyse des données du rapport sur l'état et les tendances des écosystèmes effectuée par F. Ahern, d'après Leckieet al., 2006), et cette tendance pourrait se poursuivre avec l'expansion des installations existantes et la mise en œuvre de nouveaux projets hydroélectriques (Hydro-Québec, 2011). À Terre-Neuve, les caribous ont évité un projet hydroélectrique durant les phases de construction et d'exploitation (Mahoney et Schaefer, 2002).

Transport maritime

La hausse de l'accès associée au développement dans les aires de répartition du caribou ne se limite pas aux écozones+ terrestres. Le transport maritime est en essor dans les voies navigables de l'Arctique, et c'est dans le détroit d'Hudson et le delta du Mackenzie que l'essor est le plus grand (Judson, 2010). Les navires brise-glace ne sont pas sans conséquences sur la traversée du caribou sur la glace de mer, particulièrement à l'automne, alors que tout changement dans la période et le modèle de formation des glaces peut interrompre la migration ou accroître les risques pour le caribou qui traverse sur la glace entre l'île Victoria et le continent (Pooleet al., 2010). L'intensification du transport maritime a aussi pour effet d'accroître la présence humaine dans l'Arctique. Des bateaux de croisière y font escale et les visites guidées à terre amènent un nouveau type de tourisme – de grands groupes désireux d'observer les espèces sauvages pendant une courte période. Ces activités pourraient avoir des répercussions sur la faune, et on tient maintenant compte de ce facteur dans la planification de la gestion des parcs (par exemple Wildlife Management Advisory Council (North Slope), 2006). À cet égard, les passages de bateaux de croisière ont plus que triplé de 1993 à 2007 (Judson, 2010).

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Polluants

Les courants atmosphériques transportent des polluants de sources lointaines et les déposent sur la neige et la végétation. Certains d'entre eux sont considérés comme des contaminants, car ils peuvent s'accumuler dans les tissus des plantes ou des animaux, à mesure qu'ils remontent la chaîne alimentaire – y compris la chaîne lichen-caribou-humain (Gamberget al., 2005). En général, la plupart des contaminants ont des répercussions plus graves sur les écosystèmes aquatiques (en particulier chez les mammifères marins) que sur les écosystèmes terrestres (Gamberget al., 2005). D'autres polluants ne sont pas bioaccumulables mais ils ont d'autres effets sur les écosystèmes, qui peuvent se répercuter indirectement sur le caribou. C'est le cas notamment de la brume arctique. Il s'agit d'une couche diffuse et persistante qui se forme dans la basse atmosphère (de 2 à 5 km). Elle est formée d'un mélange complexe de particules fines et de polluants acidifiants provenant de sources naturelles, comme les feux de forêts et les volcans, ainsi que de sources industrielles. Elle se forme en hiver, et les particules qui la composent se déposent sur la neige. Lorsque la neige fond, les particules et les polluants sont entraînés vers les écosystèmes aquatiques. En outre, la présence de particules foncées à la surface de la couverture neigeuse accélère la fonte, ce qui précipite les changements climatiques (Rinke et Dethloff, 2008). Pour l'heure, les effets directs de la brume arctique sur les écosystèmes terrestres semblent restreints aux localités industrialisées, principalement celles de la Russie (AMAP, 2006).

Depuis une trentaine d'années, le Programme canadien de lutte contre les contaminants dans le Nord (PLCN) surveille les concentrations de polluants organiques persistants (POP), de métaux lourds et de radionucléotides. Sauf indication contraire, l'information qui suit provient du rapport sommaire du PLCN (Programme de lutte contre les contaminants dans le Nord, 2003). Quelque 15 hardes de caribou du Nunavut, des Territoires du Nord-Ouest et du Yukon ont fait l'objet de deux vastes programmes de contrôle durant les années 1990, et certaines d'entre elles ont été de nouveau contrôlées depuis (Gamberg, 2009). Les évaluations des risques pour la santé humaine liés aux contaminants révèlent que la viande de caribou du Nord canadien est un aliment sain et nutritif (Donaldsonet al., 2010).

Seules de très faibles concentrations de polluants organiques persistants, notamment de DDT, de BPC, de dioxines et de furanes, ont été détectées chez le caribou (les concentrations étaient souvent inférieures au seuil de détection), et elles ne posent aucun danger pour la santé humaine, ni pour celle du caribou (voir également Gamberget al., 2005).

En revanche, certains métaux lourds se trouvent en concentrations élevées, mais inférieures à celles observées chez certains mammifères marins. Les concentrations de métaux lourds varient grandement d'une harde à l'autre, ce qui s'explique probablement par les différences de concentration dans le sol. Les concentrations de cadmium dans les reins et le foie ont tendance à être plus élevées chez la harde de Beverly, au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest, que chez les autres hardes, ce qui s'explique probablement, encore une fois, par la présence de sources naturelles de cadmium dans le substrat rocheux. Le cadmium s'accumule dans le lichen, source de nourriture du caribou. Les concentrations de mercure les plus élevées ont été enregistrées chez la harde de Beverly et chez le caribou de la péninsule Meta Incognita (qui fait partie de la population du sud de l'île de Baffin), mais on n'observe aucune tendance précise quant à la distribution géographique des concentrations (Gamberget al., 2005). Dans le centre et le nord-est du Nord canadien, les concentrations de mercure chez le caribou suivent la même distribution géographique que celles qu'on trouve dans les sédiments. Les scientifiques sont d'avis qu'une grande partie de ce mercure est importé de sources anthropiques situées dans d'autres régions du monde. Cependant, chez le caribou du Yukon, la contamination par le mercure serait en majeure partie attribuable à la géologie locale.

Durant les années 1960, le caribou a été exposé à des niveaux élevés de radioactivité associés aux retombées atmosphériques d'essais d'armes nucléaires. Les concentrations les plus élevées de radiocésium ont été enregistrées chez les grandes hardes du centre-nord du Canada. Depuis, les niveaux de radioactivité ont diminué de façon constante, malgré une légère augmentation temporaire à la suite de l'accident de Tchernobyl. Aujourd'hui, ils sont d'environ dix fois moindres que dans les années 1960, et ils continuent de diminuer (Macdonaldet al., 2007).

Les contaminants nouveaux ou émergents (dont on vient de découvrir qu'ils s'accumulent dans les écosystèmes) sont généralement préoccupants pour les écosystèmes aquatiques, mais il est néanmoins recommandé d'en surveiller et d'en examiner les concentrations dans les écosystèmes terrestres (Gamberget al., 2005). Les composés perfluorés entrant dans la fabrication de revêtements hydrofuges, de mousses extinctrices et de divers biens de consommation font partie de cette catégorie de contaminants. Ils sont très présents partout dans le monde (Donaldsonet al., 2010) et de plus en plus présents dans l'Arctique (Ostertaget al., 2009). Les composés perfluorés s'accumulent dans le foie et la viande de caribou, et les habitants du Nord qui mangent souvent du caribou peuvent être ainsi contaminés. Les risques pour la santé humaine, aux concentrations mesurées, sont très faibles (Ostertaget al., 2009; Donaldsonet al., 2010).

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Incendies de forêt

Les incendies de forêt jouent depuis longtemps un rôle dans l'écologie du caribou, mais l'augmentation de leur ampleur et de leur intensité pourrait modifier cette relation. L'importance des incendies de forêt dans l'écologie du caribou des zones septentrionales varie d'une harde à l'autre, selon le pourcentage de l'aire de répartition annuelle des différentes hardes située au sud de la limite des arbres. Celle-ci descend vers le sud dans le centre continental du Canada et remonte vers le nord en direction de la côte atlantique. L'aire de répartition annuelle de la harde de la rivière George est située à 90 % au sud de la limite des arbres, car la zone de toundra y est étroite. De 57 % à 79 % de l'aire de répartition annuelle des autres hardes est située au sud de la limite des arbres, tandis que les hardes Dolphin-et-Union et du nord-est du Canada demeurent au nord de la limite des arbres pendant toute l'année. L'aire d'hivernage change, prend de l'expansion et se contracte selon les cycles d'abondance du caribou.

Les hardes de caribou des zones septentrionales utilisent principalement la forêt boréale dans les écozones+ de la taïga des plaines et de la taïga du Bouclier. Les incendies de forêt ont tendance à y être relativement intenses et étendus, en partie en raison du climat continental sec, du type de combustible et des faibles efforts de suppression (Krezek-Haneset al., 2011). Les incendies de forêt surviennent de façon épisodique, avec des années de forte activité (1979, 1989, 1994 et 1998 pour la période 1960-2007 dans l'écozone+ de la taïga du Bouclier) entrecoupées d'années de faible activité (Krezek-Haneset al., 2011). Ces épisodes sont liés aux variations des conditions météorologiques au cours de la saison des feux, lesquelles sont influencées par les changements décennaux du climat causés par l'oscillation décennale du Pacifique ainsi que par le réchauffement climatique (Krezek-Haneset al., 2011).

La superficie moyenne brûlée annuellement par les grands incendies a augmenté depuis les années 1960 dans les écozones+ de la taïga canadienne (Krezek-Haneset al., 2011). Les résultats des scénarios du modèle de circulation générale du Centre météorologique canadien font présager d'autres augmentations futures des incendies dans l'ensemble du Canada, soit de 25 % d'ici 2030 et de 75 % d'ici la fin du siècle, ce qui laisse prévoir que la superficie moyenne brûlée annuellement aura doublé du début à la fin du 21e siècle (Wottonet al., 2010). En outre, l'ampleur des changements du régime des feux devrait être plus grande dans les latitudes nordiques (Flanniganet al., 2005). La tendance à la hausse de l'intensité et de la fréquence des incendies de forêt aura des répercussions sur les aires d'hivernage du caribou (Russellet al., 1993; Thomas, 1998), car celui-ci modifie sa répartition en fonction de la configuration des brûlis récents et des conditions de neige (Thomas et Kiliaan, 1998; Jolyet al., 2003; Barrier, 2011). L'augmentation des incendies de forêt pourrait aussi avoir des effets à long terme sur les lichens. En effet, dans les aires de répartition de la toundra et de la forêt boréale de la harde de l'Arctique de l'Ouest, en Alaska, la présence de lichens a diminué en raison des effets combinés des incendies de forêt, du broutage et, peut-être, du réchauffement climatique (Jolyet al., 2009; Jolyet al., 2010). Avec le déclin des lichens, la présence d'arbustes et de graminées a augmenté – une tendance également observée ailleurs dans l'Arctique (Cornelissenet al., 2001).

Deux tendances caractérisent les aires d'hivernage boisées du caribou migrateur de la toundra. D'abord, les effets cumulatifs des incendies de forêt réduisent les superficies de forêts matures ou âgées, où les tapis de lichen ont atteint la fin de leur croissance. De 1990 à 2000, par exemple, les incendies dans l'aire d'hivernage de la harde de Bathurst (y compris la zone au sud du Grand lac des Esclaves) on réduit la superficie des zones boisées de 30 % (Chenet al., En prép.[a]). Les caribous se sont déplacés dans les brûlis récents, mais n'y sont pas demeurés, car les lichens, qui constituent leur principale source de nourriture en hiver, ne poussent généralement pas avant 40 à 60 ans à la suite d'un incendie. Les caribous ont évité les zones présentant une forte densité de brûlis, et ont plutôt choisi des parcelles de forêt plus ancienne qui offraient une couverture de lichens et de végétation herbacée. Ils ont cependant utilisé l'habitat situé à la limite des brûlis, et certains individus ont occupé davantage que prévu certains milieux en début de succession (Barrier, 2011). Dans l'aire d'hivernage de la harde de Beverly, le rétablissement du lichen était relativement lent, et le caribou n'a pas utilisé pleinement la forêt avant une période de 150 à 250 ans à la suite d'incendies (Thomas et Kiliaan, 1998). Les chasseurs de caribou de collectivités situées dans l'aire d'hivernage de la harde de Beverly, dans le sud des Territoires du Nord-Ouest et le nord de la Saskatchewan, sont d'avis que la perte d'habitat causée par les incendies de forêt dans l'aire d'hivernage a entraîné la diminution de l'utilisation de certaines grandes zones par le caribou ainsi que des changements dans les routes de migration (BQCMB, 2005; BQCMB, 2011).

La deuxième tendance est un repli global de la limite sud des aires d'hivernage boisées avec la diminution de l'effectif des hardes (et, en corollaire, un recul de cette limite lorsque l'effectif des hardes augmente). On le constate particulièrement en examinant les travaux réalisés par Bergerud et al. (2008) sur la harde de la rivière George. Cependant, il s'agit encore d'une tendance récente touchant certaines hardes, comme celle de Bathurst (Gunnet al., 2011b).

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Changements climatiques

Dans le Nord, les changements climatiques varient en importance d'un endroit à l'autre, et prennent des formes différentes selon la période de l'année. Dans le nord-ouest de l'Amérique du Nord, par exemple, les températures printanières augmentent rapidement depuis quelques décennies. Durant la même période, elles sont demeurées stables ou ont légèrement diminué durant plusieurs années de suite dans la toundra du centre et de l'est. Mais une tendance globale est observée dans l'Arctique canadien depuis les années 1950, à savoir une hausse des températures moyennes d'année en année, le réchauffement se faisant particulièrement sentir en hiver, au printemps et en été (Zhanget al., 2011). La même disparité des tendances des températures, selon les régions et les saisons, a été documentée en Russie, avec une tendance de fond au réchauffement. Par ailleurs, les modèles climatiques confirment que le climat continuera de changer – et que c'est dans le Nord que ces changements seront le plus visibles (ACIA, 2005).

Les tendances à grande échelle concernant les types et les quantités de végétation sont reliées aux tendances du climat. Par exemple, l'indice de végétation par différence normalisée (IVDN), un indice de l'activité photosynthétique (Ahernet al., 2011), a connu une augmentation nette d'environ 24 %, de 1985 à 2006, dans le Bas-Arctique. Les études font un lien entre, d'une part, l'augmentation de l'IVDN dans l'Arctique et, d'autre part, la multiplication des arbustes aux dépens de la végétation propre à la toundra, observée dans de nombreuses régions (par exemple Hudson et Henry, 2009; Olthof et Pouliot, 2010). On estime que la superficie globale de la toundra arctique a diminué d'environ 20 % de 1980 à 2000, d'après les tendances climatiques et les mesures de l'IVDN (Wang et Overland, 2004). Toutefois, il n'est pas facile de prévoir les changements, car même les individus d'une même espèce végétale affichent des écarts considérables dans leurs réactions au climat. Par exemple, des chronologies décennales de la croissance du bourgeon, de la fleur et de la feuille de la cassiope tétragone (Cassiope tetragona) liée à la température et aux précipitations, ont indiqué une variabilité des données selon les sites et les îles arctiques (Raybacket al., 2011).

À l'échelle des aires de répartition de chaque harde, par exemple l'aire de mise bas de la harde de Bathurst, l'empiétement des arbustes pourrait avoir réduit la superficie des sols recouverts de lichen. Ainsi, le couvert de lichen, mesuré par télédétection, a diminué de 1990 à 2000, passant de 44 % à 22 % de la superficie totale de l'aire de mise bas (Chenet al., En prép.[b]). D'autres tendances de la végétation ont été mises au jour dans l'aire d'estivage de la harde de Bathurst, soit une forte tendance à l'augmentation de la biomasse végétale, selon l'IVDN obtenu par imagerie satellitaire (Chenet al., En prép.[b]).

Le climat de l'Arctique est caractérisé par des variations annuelles importantes, de sorte qu'il est difficile d'en dégager les tendances (Chenet al., En prép.[a]). En outre, il est difficile de dire si un épisode en particulier, par exemple une tempête givrante, se situe dans la plage climatique « normale »ou s'il est signe d'un réchauffement climatique. Par exemple, à l'automne 2003, les zones côtières allant de l'Alaska à Kugluktuk, au Nunavut, se sont englacées, de sorte que le caribou a dû se déplacer pour trouver de la nourriture. La glace recouvrant les terres formait une véritable barrière entre le caribou et sa source de nourriture (Nagy, 2007).

Un autre facteur ajoutant à la difficulté de prédire l'impact des changements climatiques sur le caribou est que toutes les hardes ont évolué et se sont adaptées aux conditions environnementales propres à leurs aires de répartition : certaines hardes peuvent passer l'hiver dans des régions où la couverture de neige est épaisse et persistante, alors que d'autres passent l'hiver dans des régions où les conditions sont moins rigoureuses; certaines hardes passent l'été dans des régions où elles trouvent de la végétation fraîche en abondance, tandis que d'autres n'ont qu'une courte saison de végétation intense pour refaire leurs réserves de gras et de protéines après l'hiver. Ainsi, des changements climatiques entraînant des conditions rigoureuses dans l'aire d'hivernage auront des effets différents sur différentes hardes, même des hardes voisines. Par exemple, un réchauffement du climat pourrait à la fois causer une extension du territoire annuel de la harde de la rivière aux Feuilles et un rétrécissement de celui de la harde de la rivière George (Sharmaet al., 2009).

Par ailleurs, certaines hardes ont connu un taux élevé d'accroissement de leur effectif, supérieur à 15 % par année, tandis que d'autres ont connu un taux d'accroissement annuel inférieur à 5 %, en raison surtout d'un taux de mortalité plus élevé chez les femelles adultes (figure 4). Des changements environnementaux qui entraînent une hausse du taux de mortalité chez les femelles adultes sont de nature à toucher davantage les hardes qui ont un faible taux de croissance.

Dans l'aire de répartition de la harde de la Porcupine, par exemple, les signes d'un réchauffement climatique sont manifestes. Le printemps s'est beaucoup réchauffé au cours des trente dernières années. La neige fond plus tôt et, à la fin du printemps, après la période de mise bas, il y a plus de végétation disponible pour les femelles allaitantes. Par conséquent, le taux de survie chez les nouveau-nés a augmenté (Griffithet al., 2002). Par ailleurs, au début du printemps, à l'époque où la harde a entrepris sa migration, il y a davantage de cycles de gel-dégel, les températures s'élevant au-dessus du point de congélation le jour et redescendant sous le point de congélation la nuit. Le nombre de jours où les températures se sont élevées au-dessus du point de congélation durant la migration printanière a doublé durant la période où l'effectif de la harde était en baisse (1989-2001), comparativement à la période antérieure où l'effectif était en hausse (1975-1988) (Griffithet al., 2002). Se déplacer et chercher sa nourriture sur un terrain qui est recouvert d'une croûte de glace est plus difficile pour le caribou et lui occasionne une plus grande dépense d'énergie. Et lorsqu'il gagne les crêtes balayées par le vent, il s'expose davantage à la prédation par les loups, qui s'y déplacent plus aisément que dans la neige épaisse (Griffithet al., 2002).

En raison du peu de surveillance exercée, il est difficile de cerner les effets de la tendance au réchauffement du climat, d'autant plus que l'on ne dispose pas de données de référence. Par exemple, le caribou se gave littéralement de champignons à la fin de l'été, et ceux-ci constituent une précieuse source de protéines, juste après la période où ils sont harcelés par les insectes et avant la saison de reproduction. Mais on ignore à peu près tout des successions temporelles et de la distribution spatiale des champignons. En Europe du Nord, la période de fructification des corps fongiques (champignons) a changé. En Norvège, avec l'allongement de la saison de croissance dû à la hausse des températures et aux changements dans le régime des pluies estivales, la date moyenne de fructification des champignons à l'automne a retardé de 13 jours en 2006 par rapport à 1980 (Kauserudet al., 2008).

Le Tableau 1 donne un aperçu général des effets du climat sur le caribou, ses territoires et les collectivités qui en dépendent. Ce tableau est une version mise à jour d'un tableau établi par l'auteur (Russell) en tant que contribution au chapitre 10 de l'Évaluation de l'impact du changement climatique dans l'Arctique (ACIA, 2005).

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Tableau 1. Effets des changements climatiques sur les populations de caribou migrateur de la toundra.
Nouvelles conditions climatiquesRépercussions sur l'habitat du caribouRépercussions sur les déplacementsRépercussions sur l'état physiqueRépercussions sur la productivitéIncidences sur la gestion
Fonte des neiges plus hâtive dans la plaine côtière
  • Croissance plus rapide des végétaux
  • Déplacement vers le nord des aires de mise bas principales
  • Abandon des aires de mise bas actuelles
  • Les femelles refont plus rapidement leurs réserves de protéines
  • Croissance plus rapide des petits
  • Probabilité de grossesse plus élevée
  • Taux de survie plus élevé chez les petits nés en juin
  • Souplesse nécessaire dans la protection des aires de mise bas (gestion adaptative)
Étés plus chauds et plus secs
  • Biomasse maximale atteinte plus tôt
  • Durcissement plus hâtif des plantes
  • Réduction des sites propices à la reproduction des moustiques
  • Harcèlement accru par les mouches parasites (œstres)
  • Fréquence accrue des incendies dans l'aire d'hivernage
  • Diminution de la fréquence des années « à champignons »
  • Aire de mise bas quittée plus tôt
  • Utilisation accrue de milieux permettant d'échapper aux insectes en juillet
  • Évitement des brûlis récents dans l'aire d'hivernage
  • Détérioration de l'état physique à l'automne, due à une augmentation du harcèlement par les insectes
  • Baisse de la probabilité de grossesse
  • Importance de protéger les milieux servant de refuge contre les insectes
Automnes plus chauds et plus humides
  • Conditions de givrage plus fréquentes
  • Abandon des territoires trop englacés
  • Augmentation de la mortalité en hiver
    Sevrage hâtif
  
Hivers plus doux et plus humides
  • Couverture neigeuse plus épaisse et plus dense
  • Conditions de givrage, surtout dans la toundra et les îles arctiques
  • Dépendance accrue aux régions à faible enneigement
  • Séjour plus long dans l'aire d'hivernage
  • Plus grande perte de poids en hiver
  • Cas plus nombreux d'allaitement prolongé
  • Réduction de la mortalité chez les petits en hiver
  • Nécessité d'envisager la protection des régions à faible enneigement (gestion adaptative)
Printemps plus doux
  • Cycles gel-dégel plus fréquents durant la migration printanière
  • Fonte printanière plus rapide
  • Déplacements ralentis et/ou déplacements sur des crêtes venteuses plus sèches
  • Perte de poids accélérée au printemps
  • Augmentation du prélèvement de femelles et de petits par les loups lorsque la harde se déplace sur des crêtes venteuses
  • Examen des dates et des couloirs des migrations printanières, en regard des lieux traditionnels de chasse

Effet global : En termes très généraux : les conditions dans l'aire de mise bas s'améliorent, mais les populations se déplacent vers la partie nord de celle-ci; les caribous quittent plus tôt l'aire de mise bas; les réserves corporelles diminuent en été et à l'automne chez les femelles et les petits à cause d'un harcèlement accru par les œstres; possible diminution du harcèlement par les moustiques lorsque l'été est plus sec; conditions de givrage plus fréquentes dans les aires d'automne, d'hiver et de printemps, selon les régions; répercussions modérées à graves des conditions de givrage sur l'état physique et la survie des individus.

Source : Mise à jour du chapitre 10 de l'Évaluation de l'impact du changement climatique dans l'Arctique (ACIA, 2005) par l'auteur (Russell)

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